Libre expression

Cette page est ouverte à tous les articles présentant un intérêt pour le monde combattant en général et l'Amicale en particulier, sous réserve de respecter nos statuts* et les codes de l’éthique et de la déontologie en usage .

 * ARTICLE 2

Cette association a pour but de :

    • Perpétuer et exalter les liens de camaraderie entre tous ceux qui ont servi au « 8 » et au « 7 » ;
    • Créer une chaîne de solidarité entre ses membres visant en particulier ceux ayant des difficultés physiques, morales ou financières ;
    • Assurer le devoir de mémoire vis-à-vis des jeunes générations ;
    • Dans la mesure de ses moyens, soutenir le 8èmeR.P.I.Ma et les Volontaires en activité.

Elle affiche une neutralité politique et confessionnelle absolue et s’interdit toute exclusive à l’égard de telle ou telle famille spirituelle dès lors que la loi n’en interdit pas l’existence. Elle conserve une totale autonomie à l’égard de tout mouvement, fédération ou comité en sorte que sa vocation ne court pas le risque d’être détournée ; elle reste seule juge des objectifs qu’elle pourrait se fixer en plus de ceux définis ci-dessus.

A propos du discours du chef d’état-major des armées (CEMA) aux maires de France le 19 novembre 2025 (par le Colonel (er) François-Régis Legrier)

Le discours du chef d’état-major des armées (CEMA) aux maires de France le 19 novembre dernier a suscité une vive polémique. Évoquant la possibilité d’un conflit ouvert avec la Russie, le général d’armée aérienne Fabien Mandon souligne le risque que la nation manque de force d’âme et que le pays « flanche » faute d’être prêt à « accepter de perdre ses enfants ».

Par le Colonel (er) François-Régis Legrier

Cette expression, sortie le plus souvent de son contexte, a fait réagir d’un bord à l’autre de l’échiquier politico-médiatique. Curieusement, les premiers concernés, en l’occurrence les maires de France, se sont peu exprimés, signe que sur le moment, cette intervention n’a pas été perçue comme outrageusement scandaleuse.

La polémique étant retombée, il n’est pas inutile de revenir sur un discours ambivalent à plus d’un titre et qui invite à s’interroger sur notre conception de la patrie, notre outil de défense et plus largement les défis géopolitiques auxquels notre pays se trouve confronté et qui ne saurait se résumer au flanc est de l’Europe.

Un discours dans la continuité de son prédécesseur

Comme il est de coutume, le discours du CEMA commence par un tour d’horizon géopolitique : désengagement américain d’Europe, possibilité d’un affrontement États-Unis – Chine à l’horizon 2027, guerre en Europe, déstabilisation en Afrique et au Moyen-Orient sur fond de changement climatique, de crise migratoire et d’expansion du terrorisme.

À LIRE ÉGALEMENT : L’ARMÉE FRANÇAISE FACE À LA GUERRE DU FUTUR : SOMMES-NOUS PRÊTS

L’exposé se conclut par le développement des thématiques classiques qui intéressent directement les élus dans leur relation avec les armées : le rôle-clé des correspondants de défense, les villes de garnison et l’accueil des familles de militaires, les relations avec les régiments et les bases militaires, les facilités pour l’entraînement des forces, la mémoire du monde combattant, etc. Thématiques classiques, mais ô combien nécessaires, car, tous les chefs de corps ou commandants de base peuvent en témoigner, c’est bien dans nos communes et au quotidien, que le lien entre l’armée et la société civile se tisse jour après jour à travers les parrainages, les aides à la reconversion de nos soldats, les cadeaux des enfants des écoles à nos soldats en opération au moment de Noël, les cérémonies patriotiques. Ces sujets peuvent paraître anecdotiques en regard de la géopolitique mondiale. Ils ne le sont pas, car c’est dans le quotidien que se forge la cohésion nationale.

Entre les deux, un long développement sur la menace russe et la façon d’y répondre, qui est en réalité le cœur du message du CEMA… et de la polémique qui a suivi. Selon le général Mandon, cette menace est moins le fait d’un rapport de forces matériel que psychologique, celui de manquer de force d’âme et donc de « flancher » devant la perspective d’un conflit armé.

Rappelons que cette crainte avait déjà été exprimée, par son prédécesseur, le général Burkhard, lors de son audition devant la commission défense de l’Assemblée nationale, le 25 juin dernier : « Nous pouvons construire le modèle d’armée le plus cohérent, le mieux équipé possible, le mieux entraîné, mais si la nation n’est pas consciente de ses responsabilités, de sa force, de ses valeurs, si elle n’est pas soudée par une cohésion nationale, je crains que la bataille ne soit pas livrée, faute de volonté. Cette cohésion est attaquée, notamment dans le champ informationnel, qui est la cible principale de tous nos adversaires¹. »

L’ancien CEMA expliquait que la Russie subissait une « défaite stratégique » sans écarter néanmoins la perspective qu’elle gagne la guerre en raison de sa capacité à tenir cinq minutes de plus. L’actuel CEMA dit peu ou prou la même chose. L’Europe est forte. Plus forte que la Russie sur le plan démographique, économique et industriel, en particulier l’industrie de défense. Mais habituée qu’elle est à vivre en paix, l’Europe risque de ne pas supporter la perspective d’un conflit ouvert avec ce que cela implique : « accepter de perdre ses enfants et de souffrir économiquement » et donc de laisser une nouvelle fois le champ libre à la Russie, déjà persuadée (selon le CEMA) que nous sommes faibles.

L’analyse comparée des deux interventions nous laisse sur un sentiment contradictoire. La Russie est moins forte que nous (Mandon) et elle subit même une défaite stratégique (Burkhard), mais bon, il se pourrait bien qu’elle gagne quand même la guerre, et même qu’elle en déclenche une autre, non pas en raison de la faiblesse de nos moyens militaires, mais d’un supposé manque de cohésion nationale.

Avant de revenir sur ce sujet sensible, arrêtons-nous sur les propos ayant fait l’objet de la polémique.

Retour sur une polémique : faut-il être prêt à sacrifier nos enfants ?

« Il est bon et doux de mourir pour la patrie » : un vieux mensonge² ?

Beaucoup y ont vu, à juste titre, un rappel nécessaire et salutaire de la réalité de la guerre. Effectivement la guerre tue et le métier des armes est dangereux. Les familles ayant perdu un proche dans nos opérations extérieures en savent quelque chose, mais reconnaissons que cette réalité reste assez lointaine chez bon nombre de nos concitoyens et qu’il n’est pas inutile de la rappeler de temps en temps. D’autres y voient la marque d’une culture sacrificielle propre à l’officier français³. Il y a sans doute une part de vérité, mais peu importe, la réalité est la même : des vies humaines sont effectivement mises en danger de mort pour protéger quelque chose qui les dépasse.

Cependant, reconnaissons que la formulation « sacrifier ses enfants » n’est pas complètement anodine. Elle dépasse le simple rappel de la singularité du métier des armes pour renvoyer aussi à notre mémoire nationale et tout spécialement l’hécatombe de la première guerre mondiale. L’employer, c’est immanquablement laisser entrevoir la perspective d’un sacrifice, sinon de masse, du moins sans commune mesure avec ceux que la Nation a jusqu’alors consentis. Cette perspective ouvre d’ailleurs sur un triple paradoxe que nous esquissons brièvement :

Le premier consiste à envisager comme normal et inévitable ce que l’on reproche quotidiennement à l’armée russe : les pertes élevées au combat. Que les Russes y soient moins sensibles que nous, c’est fort possible, mais ces pertes élevées (dans les deux camps) sont d’abord la conséquence de l’évolution de la conflictualité et en particulier de l’emploi massif des drones et du combat à distance.

Deuxièmement, évoquer le sacrifice des enfants dans un pays (et un continent) qui traverse un hiver démographique sans précédent ne peut que provoquer un certain malaise. Soyons prêts à sacrifier l’avenir (nos enfants) pour protéger quoi au juste ? Le présent ? Dit de façon plus crue, il faudrait que notre jeunesse aille mourir dans les pays baltes ou en Finlande pour que les vieux continuent à vivre tranquillement en France.

Troisième paradoxe : qui sont au juste ces « enfants » qu’il faudrait « sacrifier » ? Faute d’envisager le rétablissement d’un service militaire obligatoire, il faut en conclure que ce sont nos 200 000 militaires actuellement en service plus les quelques dizaines de milliers de réservistes. Ceux qui ont fait effectivement le choix de servir la France, de se battre pour défendre ses intérêts et donc de risquer leur vie. D’où viennent-ils ? Pour une grande majorité, des classes moyennes et des classes populaires, voire des milieux défavorisés. Ils viennent pour un grand nombre d’entre eux de nos banlieues et de nos territoires d’outre-mer, car l’armée représente pour eux un escalier social.

Nous ne savons pas s’il est « doux et bon de mourir pour la patrie » comme le prétendait Horace, mais tout le monde sent, même confusément, qu’invoquer la défense de la patrie et déléguer aux classes populaires le soin de se sacrifier est lourd d’équivoques. C’est la raison pour laquelle notre pays ne peut faire l’économie d’une véritable réflexion sur la contribution collective de toutes les composantes de la Nation à l’effort de défense. La récente annonce d’un nouveau service militaire volontaire va dans ce sens, mais reste certainement insuffisante au regard des enjeux.

À LIRE ÉGALEMENT : L’ARMÉE FRANÇAISE DE DEMAIN : SPÉCIALISATION OU CONSCRIPTION ?

Quid de notre modèle d’armée ? Notre pays manque-t-il de force d’âme ? Ou l’armée de moyens ?

Il est frappant de constater qu’aucun des deux CEMA ne remet fondamentalement en cause notre modèle d’armée, dont le format réduit ne permet pas, à l’évidence, de faire face à un conflit de haute intensité type Ukraine et présente des faiblesses capacitaires notoires dans des domaines aussi essentiels que la défense sol-air, la guerre électronique, l’artillerie et le génie pour ne parler que de l’armée de Terre. Certes, il est entendu que nous ne saurions aller seuls « au casse-pipe ». Le cadre d’emploi en haute intensité reste l’OTAN ou un improbable pilier européen de l’OTAN. Mais d’une part, nos partenaires européens souffrent peu ou prou des mêmes lacunes capacitaires que nous et d’autre part, la « mécanique de solidarité » pour reprendre l’expression du général Mandon, est tout sauf acquise et la prendre pour argent comptant est un « acte de foi » stratégique risqué.

Ensuite, faute de remettre en cause notre modèle d’armée, les deux CEMA font dévier la problématique vers un éventuel manque de cohésion nationale. Entre les lignes, on devine la vieille rengaine consistant à imputer une probable défaite à « l’arrière qui ne tient pas ». Un tel procédé a de quoi effectivement interpeller et Marc Bloch, en son temps, a répondu à ce genre d’argument dans son ouvrage de référence L’étrange défaite.

Que notre pays rencontre de graves difficultés, c’est un fait. Que la cohésion nationale soit mise à l’épreuve, c’est certain. Que des puissances hostiles cherchent à exploiter ces divisions par le biais de la guerre informationnelle, personne n’en doute. Qu’il faille inlassablement renforcer notre résilience et continuer à développer nos forces morales, à la fois sur un plan individuel et collectif est une évidence, mais laisser entendre publiquement que les Français, et plus largement les Européens, pourraient manquer de force d’âme est assez déconcertant.

Quelle est la réalité de la menace russe ?

Que dans la situation actuelle, les pays voisins de la Russie se sentent menacés est largement compréhensible, mais, comme le rappelait l’ancien CEMA, la guerre en Ukraine n’est pas sans conséquences stratégiques pour la Russie dont les plus visibles sont la neutralisation de la mer Noire et de la mer Baltique devenue un lac OTAN avec l’adhésion récente de la Suède et de la Finlande ainsi que la « vassalisation » (selon les propres termes du CEMA) de la Russie vis-à-vis de la Chine.

Quelles seront les intentions et les possibilités réelles de la Russie dans 3 à 4 ans ? C’est difficile à prévoir tant le contexte stratégique évolue rapidement. Il est certain qu’un désengagement massif des États-Unis du continent européen redonnerait des marges de manœuvre à la Russie. Dans ces conditions, donner des garanties de sécurité à nos alliés et adopter une posture plus dissuasive est légitime et nécessaire. Nous aurions peut-être pu d’ailleurs nous en préoccuper avant au lieu de vouloir tirer les « dividendes de la paix » et baisser la garde comme nous l’avons fait.

Ce qui est plus critiquable en revanche, c’est l’agitation permanente de cette menace. Agitation qui n’est pas sans arrière-pensées et sert manifestement l’avancée d’un projet fédéral européen au détriment des États-Nation.

Or, ce dont le pays a besoin n’est pas un narratif fabriqué dans les cercles proches de l’ OTAN et de l’UE, mais d’un sursaut moral et d’une fierté retrouvée. Fierté qui passe par la conviction que la France est une grande nation qui a quelque chose à apporter au monde. Fierté qui passe, entre autres choses, par la reconstruction d’un outil de défense à la hauteur des enjeux et une diplomatie digne d’une puissance d’équilibre, seul rôle géopolitique qui convienne à notre pays et duquel il n’aurait jamais dû sortir.

Dans ces conditions, nul besoin d’agiter de façon excessive la menace russe pour prendre conscience de la nécessité de revenir à un format d’armée plus crédible, plus dissuasif dans lequel les forces dites conventionnelles doivent retrouver toute leur place pour être capable d’offrir des options stratégiques plus larges aux décideurs politiques que le choix binaire entre le tout (emploi de l’arme nucléaire) et le presque rien ( déploiement de quelques milliers d’hommes ou quelques dizaines d’avions ou de bateaux).

Nul besoin de la menace russe pour faire avancer la défense de l’Europe selon une logique stratégique par zones d’influence géopolitiques et dans le respect des intérêts des Etats-Nation, et non un agenda fédéral sans concertation démocratique. Car, in fine, il s’agit bien de cela : la menace russe est le levier qui permet d’avancer dans la construction d’un État supranational dont il est peu probable que la France prenne le leadership en matière de défense et de politique étrangère. L’implication croissante de la présidente de la Commission européenne sur les sujets de défense et de politique étrangère en est l’illustration.

Les défis géopolitiques de la France

Un journaliste spécialiste des questions de défense résumait les choses en disant : « plutôt Varsovie que Tahiti ». C’est mal percevoir, selon nous, ce qui fait la spécificité géopolitique de la France.

Que les pays d’Europe de l’Est cherchent à capter l’attention vers leurs problématiques est de bonne guerre, mais la géopolitique française ne se résume pas au flanc est de l’Europe.

En effet, la France fait face à des défis plus urgents qu’une hypothétique invasion des pays baltes, à commencer par ses territoires d’outre-mer qui, rappelons-le, fournissent une part non négligeable de la ressource humaine des armées et s’étendent sur tous les océans, donnant à la France la deuxième ZEEderrière les États-Unis et faisant de notre pays une puissance mondiale. Ces territoires sont convoités par des puissances hostiles et, si rien n’est fait, la France va perdre sa souveraineté de facto, puis de jure avec des conséquences graves sur le plan humain, économique et géopolitique.

Nous avons également des défis géopolitiques de première importance en Méditerranée et en Afrique, zones dans lesquelles nous devons restaurer notre crédibilité et notre influence dans un intérêt mutuel bien compris. En effet, à quoi cela sert-il de hausser le ton face à la Russie en Europe de l’Est si nous ne sommes pas capables de contrer ses menées hostiles à nos intérêts en Afrique ?

Enfin, le développement exponentiel du narcotrafic appelle également une réflexion de fond sur le rôle des armées sur le territoire national et l’évolution de la mission Sentinelle, dont l’utilité est largement contestable. La défense opérationnelle du territoire conçue au temps de la guerre froide doit être réinventée pour rétablir la souveraineté de l’État dans les zones qui échappent ou sont en passe d’échapper à son contrôle.

En effet, les Français ne comprendraient pas, et à juste titre, que leurs enfants aillent mourir dans les plaines de l’est quand la menace est déjà là au bout de la rue avec des enfants qui meurent de façon quasi hebdomadaire. Au-delà de l’instrumentalisation politicienne des propos du CEMA, c’est sans doute cette dissonance cognitive entre la réalité vécue et celle décrite qui a fait réagir l’opinion.

À LIRE ÉGALEMENT : L’ARMÉE FRANÇAISE PRÉPARE LA GUERRE DE DEMAIN

¹https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/l17cion_def2425078_compte-rendu

² Le poète anglais Wilfred Owen décrivant l’horreur des gaz de combat dans un poème célèbre Dulce et decorum est, conclut par ses mots : « The old Lie: Dulce et decorum est pro patria mori. ». Wilfred Owen meurt à 25 ans une semaine avant l’armistice du 11 novembre 1918.

³ Lire à ce sujet l’article fort intéressant de Julien Lalanne de Saint-Quentin : « Accepter de perdre nos enfants » : le culte du sacrifice militaire, une tradition française, paru dans le Figaro du 25 novembre 2025 :

https://www.lefigaro.fr/vox/monde/accepter-de-perdre-nos-enfants-le-culte-du-sacrifice-militaire-une-tradition-francaise-20251125?msockid=185402080d796cc7073a16f50c3e6dd1

⁴ Jean-Dominique Merchet 

⁵ Zone économique exclusive

OAP russe sur Hostomel : ce qui n'a pas fonctionné...

Cliquez pour lire l’article

Évolutions tactiques en Ukraine : ce que cette guerre peut changer dans notre manière de faire la guerre

Guerre des drones, guerre électronique, usage des chars et de l’infanterie, comment la guerre en Ukraine a changé notre manière de faire la guerre. Analyse par le colonel Pierre Santoni.

Le colonel Pierre Santoni dirige l’École d’état-major de Saumur depuis 2022. Il est l’auteur d’une trilogie tactique écrite entre 2016 et 2020 : « L’ultime champ de bataille » sur la guerre en zone urbaine (avec Fréderic Chamaud), « Triangle Tactique sur la guerre conventionnelle » et « Guerres Infinies sur les guerres irrégulières ». Son dernier ouvrage: « Chefs de guerre au combat » sur la formation tactique des chefs vient de paraître aux éditions Pierre de Taillac.

« J’ai livré soixante batailles, je n’ai rien appris que je ne susse dès la première [1]« .  Osera-t-on, au risque de choquer le lecteur, de dire à la manière de l’Empereur que trois ans de guerre terrestre en Ukraine ne nous ont rien appris que nous ne savions déjà ! Tout était déjà connu ou presque. Les drones, les munitions rôdeuses, la guerre électronique, la nécessité de réarticuler des unités plus petites capables de manœuvrer malgré le terrible blocage tactique parce que l’« incroyable capacité de détection-acquisition semble avoir tué la manœuvre [2] ». Cette quasi-impossibilité de se déplacer dans la frange des contacts sur le champ de bataille sans être ciblé par des munitions d’une redoutable précision n’a pas été découverte en Ukraine [3].

Les leçons du conflit du Haut-Karabagh de septembre à novembre 2020, mais aussi les expérimentations tactiques diverses menées dans de nombreux pays avaient largement anticipé cette évolution. Il faut souvent du temps pour prendre, en temps de paix, les mesures qui s’imposent. Ce n’est pas nouveau, c’est même une constante de l’histoire militaire contemporaine.

Maintenant que le canon s’est déchaîné, que « la guerre de haute intensité », comme on a coutume de dire, s’est installée depuis plus de trois ans aux portes de l’Europe, il peut être utile de faire un rapide tour d’horizon sur ce qui peut changer dans notre manière d’envisager le duel tactique au sol. Encore faut-il se méfier des raccourcis et des leçons trop vite tirées sous la pression des événements. Les Britanniques ont perdu des centaines de Spitfire pendant la bataille d’Angleterre à l’été 1940. C’est pourtant ce bel avion Spitfire qui met fin aux prétentions délirantes d’Hitler à vouloir envahir les îles Britanniques. Combien les Israéliens perdent-ils de chars (notamment les différents modèles de Patton en octobre 1973) avant de rétablir, grâce aux formations blindées-mécanisées réarticulées, la situation sur les deux fronts, nord et sud ?

Surmonter le blocage du Triangle tactique

La « dronisation » de la guerre est, à l’évidence, le fait majeur sur le plan tactique de cette guerre. Le drone est « la cartouche papier », le fusil rayé ou encore la mitrailleuse de notre époque [4]. Munitions rôdeuses, drones de guidage de l’artillerie et autres drones FPV ont contribué considérablement au blocage tactique actuel. Pour surmonter un tel blocage et retrouver la manœuvre aux petits échelons, il faudra tout autant des réponses techniques que tactiques. Réponses techniques, elles finiront par être trouvées, pour stopper ces engins ou du moins les empêcher de faire blocage à la manœuvre. L’usage du robot en appui ou en supplétif de l’infanterie et du génie pourrait être le char FT 17 moderne [5]. Réponse tactique par la manœuvre à l’instar des Groupes francs [6] de 1917, peut-être faut-il revoir l’articulation des unités de contact en taille comme en organisation, pour se camoufler plus facilement sur le champ de bataille, se regrouper plus rapidement, leurrer les systèmes de détection de l’ennemi.

La guerre électronique est, comme d’habitude, une manœuvre en soi, qui passe par des phases offensives et défensives, qui se pratique tant en appui général qu’en appui direct. Sans surprise, elle doit elle-même pouvoir s’appuyer sur un système d’information et de commandement parfaitement souple et sécurisé. Les Ukrainiens ont pu compter (entre autres) sur le système Kropiva relayé par la chaîne Starlink mise à leur disposition par le milliardaire Elon Musk. Les potentialités des nouvelles technologies doivent viser un système de transmissions utilisable facilement du caporal, chef d’une équipe de deux ou trois soldats, jusqu’au colonel (ou général), commandant une brigade interarmes de 4 000 hommes. La rapidité de transmission de l’information quasi instantanée sera l’un des atouts essentiels pour le cycle de décision et, bien sûr, la désignation des cibles. L’intelligence artificielle sera alors précieuse, tant pour gérer la masse de données produites que pour rédiger un plan qui prenne de vitesse le processus de décision ennemi. Mais pour cela, il faut des officiers d’état-major de niveau tactique, nombreux et bien formés. On le sait bien depuis longtemps, il faudra s’astreindre à ces formations, pas toujours très « glamour », en particulier pour disposer d’un corps d’officiers de réserve spécialistes aguerris au travail en PC tactique [7]. Cela nécessite une forme de bachotage et de rigueur qu’il faut assumer.

La liberté d’action sera étroitement liée à la protection contre les drones et les aéronefs ennemis, avec des moyens de défense redondants et performants dont le coût de la munition ne soit pas exorbitant au regard de la cible à neutraliser. Ces tactiques s’inscrivent dans un environnement électromagnétique très disputé.

S’adapter pour survivre et vaincre dans un environnement toujours plus chaotique

Si l’infanterie reste la reine des batailles, elle aura besoin de bataillons de ligne [8], résilients et durs au mal, aptes à tenir le terrain [9] tout en générant des unités de type Groupes francs capables de porter le combat à pied dans les lignes ennemies. L’organisation actuelle des unités élémentaires autour de la vingtaine d’engins et des 150 soldats, largement héritée de 1944, est-elle toujours adaptée ? Ne faut-il pas envisager des bataillons plus ramassés que ceux d’aujourd’hui ? La dissimulation (autre version de la protection) permettra à l’infanterie de retrouver une certaine mobilité face à la puissance de feu. Le rôle des tireurs d’élite à longue distance est, dit-on, remis en cause par la souplesse d’emploi des drones, mais là encore, il convient de rester prudent. Le drone peut aussi protéger et renseigner le « sniper ».

Le char, si souvent tué depuis des années, avec une certaine complaisance chez certains apôtres de tout léger – tout mobile, reste pourtant un élément essentiel du combat. Il faudra probablement là aussi revoir la taille des unités et leur mode d’emploi. Une solution peut être de continuer à descendre l’intégration interarmes encore plus bas, en disposant désormais de pelotons mixtes (chars et véhicules d’infanterie mécanisée), les uns protégeant les autres, en particulier des drones. Ce que l’on fait déjà en zone urbaine avec les fameux détachements interarmes (DIA). C’est le retour du canon d’assaut [10] sous une nouvelle forme. La capacité de dispersion-concentration (chère à l’Empereur dans la première campagne d’Italie…), avec ou sans plateformes inhabitées, est à réétudier.

La cavalerie légère reste toujours à la fois l’arme de la vitesse et de la capacité de dissimulation. Couplés avec des drones et des munitions rôdeuses ses missiles, qui tirent au-delà de la vue directe, seront à même d’interdire le débouché des formations adverses repérées par les radars terrestres, ou au contraire de semer le chaos dans la profondeur des lignes ennemies. Des véhicules discrets, mais endurants, éventuellement appuyés de robots, seront ses meilleurs atouts.

L’artillerie est plus que jamais le dieu de la guerre [11]. Sa puissance terrifiante, désormais couplée à une précision diabolique, en fait le vrai centre de gravité de tout ennemi déployé. Il faudra obtenir la supériorité des feux. Rien de nouveau. En 1979, l’artillerie française recevait à cet effet ses premiers AU F1 pour armer deux régiments de 32 pièces par division blindée ! De nouveaux moyens sont disponibles aujourd’hui, comme le fameux système Caesar dont les retours sont élogieux. Mais en artillerie plus que dans tout autre domaine, la quantité est une qualité, avec l’indispensable logistique des stocks d’obus.

Le génie et la logistique sont parfois plus difficiles à étudier sur le plan des évolutions. Le franchissement de coupures humides et les lignes d’obstacles sont revenus en force, comme pour prouver que la guerre reste la guerre et que les fondamentaux ne changent pas. Mais attention aux évidences. Les deux adversaires combattaient chez eux ou à proximité de leurs lignes nationales. Ils ont donc pu s’appuyer sur des moyens civils duaux (voirie civile, sociétés de transports routiers, dépôts de carburants, voies ferrées, etc.) pour compenser leurs manques et leurs pertes. Le  » bréchage », le fait de franchir de vive force sous le feu de l’ennemi une ligne valorisée, est une des manœuvres les plus difficiles à exécuter. Là aussi, seuls des engins robotisés semblent à même, pour l’instant, de le mettre en œuvre efficacement et seulement avec des sapeurs particulièrement aguerris. Les logisticiens, c’est un truisme, ne pourront plus agir que de manière décentralisée. L’idée même du convoi semble totalement obsolète. Tout cela est connu depuis les expérimentations tactiques menées ces dix dernières années.

Les hélicoptères, eux aussi couplés avec des drones, devront s’adapter avant de pouvoir évoluer utilement sur le champ de bataille. Mais déjà sous la guerre froide, les hélicoptères n’étaient absolument pas garantis de pouvoir affronter la très dense artillerie antiaérienne d’accompagnement des unités de fusiliers motorisés soviétiques. D’où les procédures de vol rasant mises au point à cette époque. Leurs missiles à tir au-delà de la vue directe restent un atout à valoriser, avec le guidage par drones.

Des combattants déterminés, animés par une indomptable volonté de vaincre, avec des capacités d’innovation décentralisée

Les armées ne font pas la guerre, elles mènent la bataille tactique. La nation, elle, fait la guerre. Et à la guerre, les forces morales sont les plus difficiles à mobiliser. On peut toujours citer Napoléon, « la force d’une armée dépend de sa taille, de son entraînement, de son expérience et de son moral, mais le moral des troupes l’emporte sur tous les autres facteurs réunis », on ne réglera pas pour autant cette difficulté. Ces forces morales permettent autant de maintenir la volonté de combattre, d’encaisser les coups que d’innover afin de s’adapter à une révolution tactico-technique quasi quotidienne.

La vitesse de transformation des duels tactiques provoque aussi bien une fragmentation des combats qu’une décentralisation des réponses. Chaque jour apporte sa nouveauté. Les combattants eux-mêmes, par les informations dont ils disposent via les réseaux sociaux, les capacités de production des imprimantes 3D, celles des petites et moyennes entreprises, ont changé la manière dont les armées appréhendent le retour d’expérience et la mise en œuvre de la transformation. Ce n’est plus seulement un processus du haut vers le bas, mais une vraie capacité d’innovation décentralisée et transverse, venue de la troupe, mise en place par elle-même à son propre profit. Ce qui n’empêche pas éventuellement ensuite une mise à l’échelle, si elle se révèle possible et utile. Le temps des grandes entreprises d’armement étatiques n’est pas forcément passé, mais une autre façon de faire, plus réactive, plus agile, va émerger, sinon en concurrence, au moins parallèlement. Car il faut toujours être capable de produire vite et beaucoup, surtout les munitions. Le mélange (on utilise un peu trop le mot hybridité…) de technologies avancées et de rusticité extrême, de productions de masse et d’innovations locales des petits échelons, verra coexister des modes d’action très différents, mais complémentaires.

À l’instar de Rommel, contournant les champs de mines britanniques à Gazala fin mai 1942, pour surgir dans le dos de ses adversaires et s’emparer de la base logistique de Tobrouk, il faut réapprendre à combattre dans la profondeur. Non seulement frapper, mais aussi manœuvrer dans la profondeur avec des unités à la fois mobiles et protégées. C’est un défi immense. Le concept du combat aéromécanisé [12] est peut-être à réinventer. D’autres moyens restent encore difficiles à formaliser. Des robots aux formes humanoïdes, des essaims de drones, des missiles sol-sol à très longue portée, des capacités de brouillage inégalées et encore méconnues, des luttes d’influence très sophistiquées pour mystifier les opinions et donc les combattants, tout est possible. La rapidité d’adaptation sera bien sûr la première des qualités.

La guerre est par essence « une science expérimentale dont l’expérience ne peut se faire [13] ». Aussi est-il toujours hasardeux et prétentieux de vouloir la deviner et dire ce qu’elle sera demain. Aujourd’hui, à l’évidence, l’attrition semble dominer. Survivre sur le champ de bataille tactique est déjà une fin en soi. Et pourtant, il faut retrouver la manœuvre. Car elle seule permet la victoire à un prix certes élevé, mais qui garantit la survie de la nation. La France est un pays trop faiblement peuplé pour s’engager dans une guerre d’attrition. Comment ferons-nous la guerre demain ? Comme hier, en respectant les fondamentaux de la tactique, et en utilisant les immenses ressources de la technologie, tout en se gardant de l’illusion technophile. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’auront à résoudre ceux qui auront en charge la conduite tactique de la bataille, ces chefs de guerre au combat !

[1] Napoléon au général Gourgaud à Sainte-Hélène.

[2] Pierre Santoni, Triangle tactique, éditions Pierre de Taillac, 2019p. 138.

[3] Nous invitons le lecteur de Conflits à lire ou relire : Pierre Santoni, 2001-2021. Quel bilan pour l’armement militaire terrestre ? https://www.revueconflits.com/2001-2021-les-20-premieres-annees-du-xxie-siecle-quel-bilan-pour-larmement-militaire-terrestre/

[4] Ces innovations techniques furent en leur temps les instruments du blocage tactique au sein du triangle tactique de la mobilité, de la protection et de la puissance de feu. Pierre Santoni, Triangle tactiqueop. cit.

[5] Pierre Santoni, « Les robots, nouveaux partenaires du combattant dans les environnements dangereux et difficiles », Les Cahiers de la revue de la défense nationale. Hors-série 2018/1, Autonomie et létalité́ en robotique militaire, p. 73-81.

[6] Les Groupes francs sont un peu l’ancêtre des sections et autres groupes de commandos actuels. Unités capables de s’infiltrer dans les lignes ennemies malgré le déluge de feu et la profusion d’obstacles.

[7] C’est l’une des tâches essentielles de l’École d’état-major de Saumur et de l’École supérieure des officiers de réserve spécialistes d’état-major de Paris.

[8] L’infanterie de ligne constituait l’essentiel de l’infanterie napoléonienne. Le terme peut s’étendre aujourd’hui à toutes les formations d’infanterie non spécialisées qui tiennent le front et dont la solidité, le plus souvent dans l’ombre, est essentielle pour la victoire.

[9] L’histoire rendra hommage à la stupéfiante résilience de l’infanterie ukrainienne dans cette guerre. Nos sociétés modernes, post-héroïques, peuvent-elles générer, dans la durée, autant de tels combattants ?

[10] Très tôt, les Allemands utilisent des Sturmgeschütz, un canon sous casemate sur un châssis de char pour appuyer l’infanterie, ou comme chasseur de chars. Les derniers blindés à canon méritant cette appellation furent sans doute le Kurassier autrichien et l’Infanterikanonvagn IKV 91 suédois des années 1970.

[11] Formule soviétique attribuée à Staline.

[12] Idée du général américain James Gavin en 1947 consistant à rendre possible le largage ou la dépose de formations blindées dans la profondeur ennemie. Pierre Santoni, Triangle Tactique, p. 145-146, op. cit.

[13] Propos prêtés au mathématicien Henri Poincaré. Mysyrowicz (Ladislas), Autopsie d’une défaite. Origines de l’effondrement militaire français de 1940, éditions L’Âge d’Homme, 1973, p. 19.

Le conflit en Ukraine a fourni de précieux enseignements militaires et stratégiques, soulignant le rôle du combat urbain, l'impact de la technologie et l'évolution des tactiques de combat.

Vous trouverez ci-dessous les principaux enseignements tirés du conflit, classés par domaines clés.

Le conflit en Ukraine a servi de laboratoire en temps réel pour l’évolution de la guerre moderne, offrant de précieux enseignements militaires et stratégiques dans de nombreux domaines. Du combat urbain au rôle de la technologie, de la logistique et de la guerre de l’information, ce conflit a démontré l’adaptation continue des forces au combat et l’importance de l’innovation dans la conduite des opérations militaires.

Guerre urbaine en Ukraine

Le combat urbain a été l’un des aspects les plus critiques du conflit, comme en témoignent des batailles telles que celles de Marioupol, Bakhmut et Kharkiv. Contrairement aux conflits conventionnels, où le contrôle du terrain repose sur la domination de vastes étendues ouvertes, la guerre urbaine a imposé une remise en question des tactiques traditionnelles. Les forces ukrainiennes ont utilisé une stratégie basée sur la mobilité et la dispersion pour maximiser leurs avantages et minimiser leurs vulnérabilités face à un ennemi supérieur en nombre et en puissance de feu. Dans les villes dévastées par les bombardements, les troupes de défense ont profité du terrain pour établir des positions fortifiées dans des bâtiments en ruines, empruntant tunnels et sous-sols pour se déplacer sans être détectées.

L’un des principaux enseignements du conflit est l’utilisation des infrastructures civiles comme partie intégrante de la stratégie défensive. De hauts immeubles ont servi de points d’observation et de plateformes de tir pour les tireurs d’élite et les artilleurs légers. De même, les réseaux d’égouts ont permis le déplacement clandestin des troupes, facilitant les embuscades et les opérations d’infiltration derrière les lignes ennemies. L’utilisation de barricades improvisées et de véhicules détruits a entravé la progression des troupes mécanisées, les obligeant à ralentir leur rythme et les exposant à des attaques coordonnées.

Les combats en zone urbaine ont également démontré l’importance de la communication en temps réel et la nécessité d’une coordination efficace entre les unités dispersées. Les défenseurs ont utilisé des radios à courte portée, des applications de messagerie cryptée et des réseaux de drones pour transmettre des informations sur les mouvements ennemis. Cette connectivité a permis une prise de décision plus agile et une capacité de réaction rapide aux changements sur le champ de bataille.

L’impact de la technologie sur le conflit

L’un des aspects les plus innovants de la guerre en Ukraine a été l’utilisation de technologies de pointe à tous les niveaux du combat. Les drones, en particulier, ont transformé la conduite des opérations militaires, occupant des rôles allant de la reconnaissance à l’attaque directe. L’Ukraine a utilisé des drones commerciaux modifiés pour la surveillance du champ de bataille, permettant d’identifier les positions ennemies et de diriger les tirs d’artillerie avec une précision sans précédent.

D’autre part, les drones kamikazes ont joué un rôle décisif dans l’offensive. Des modèles tels que le Shahed-136, utilisé par la Russie, et les drones FPV employés par l’Ukraine se sont avérés efficaces pour attaquer les positions fortifiées, les véhicules blindés et les centres logistiques ennemis. Leur capacité à échapper aux systèmes de défense aérienne et à atteindre des cibles avec précision en a fait un outil clé du conflit.

Avec le développement des drones, la guerre électronique a pris une importance sans précédent. Les deux camps ont mis en place des systèmes de brouillage pour bloquer les signaux GPS, les communications et les drones ennemis. À cet égard, la doctrine militaire a évolué pour inclure des stratégies de protection contre les attaques électroniques et l’intégration de systèmes anti-drones dans les unités de combat. Les troupes sur le terrain ont appris à utiliser des mesures d’atténuation telles que le changement constant des fréquences de communication, l’utilisation de contre-mesures électroniques et la mise en place de réseaux de communication résilients.

La cyberguerre est un autre élément technologique clé. Depuis le début du conflit, l’Ukraine et la Russie ont eu recours à des cyberattaques pour désactiver des infrastructures critiques, manipuler des informations et saper le moral de l’ennemi. Des pirates informatiques ukrainiens ont lancé des attaques contre des banques, des médias et des systèmes de transport russes, tandis que la Russie a ciblé les réseaux électriques et les systèmes gouvernementaux en Ukraine. Ces opérations ont démontré que le cyberespace est désormais un domaine de combat aussi important que la terre, l’air ou la mer.

Logistique et soutien logistique dans un conflit de haute intensité

Le conflit en Ukraine a mis en évidence la vulnérabilité des centres logistiques dans les conflits modernes. Les deux camps ont attaqué avec succès des dépôts de munitions, des centres de ravitaillement et des lignes de communication, visant à priver l’ennemi des ressources nécessaires à la poursuite du combat. Ces attaques ont mis en évidence la nécessité d’une approche plus flexible de la gestion de l’approvisionnement et de la distribution des ressources sur le champ de bataille.

Les forces ukrainiennes ont appris à disperser leurs approvisionnements sur plusieurs sites afin d’éviter qu’une seule attaque n’ait un impact significatif sur leur capacité opérationnelle. Elles ont également utilisé des techniques de ravitaillement mobile, utilisant des véhicules légers et des drones pour livrer des munitions, des médicaments et du matériel aux troupes de première ligne sans recourir à de grands convois logistiques.

Un autre enseignement important a été la forte consommation de munitions dans un conflit de haute intensité. La guerre a démontré que des combats prolongés peuvent rapidement épuiser les stocks d’armes stratégiques, obligeant les deux camps à rechercher des alternatives pour reconstituer leurs arsenaux. L’Ukraine a largement compté sur le soutien de ses alliés occidentaux pour se procurer de nouvelles armes et munitions, tandis que la Russie s’est tournée vers des fournisseurs extérieurs comme l’Iran et la Corée du Nord pour maintenir sa capacité offensive.

Opérations d’information et guerre hybride

Le conflit en Ukraine a mis en évidence l’importance croissante des opérations d’information et de la guerre hybride. Les réseaux sociaux ont été largement utilisés comme outils de communication et de propagande. L’Ukraine a utilisé des plateformes telles que Twitter et Telegram pour coordonner les mouvements civils, partager des renseignements et remonter le moral des troupes. La diffusion d’images et de vidéos en temps réel a permis à l’Ukraine de conserver le soutien de la communauté internationale et de contrer le discours russe sur le conflit.

D’autre part, la Russie a mené une campagne de désinformation visant à semer la confusion et le doute parmi la population ennemie. Par la manipulation de l’information, la propagation de rumeurs et l’utilisation de faux comptes sur les réseaux sociaux, Moscou a tenté d’influencer la perception du public et de justifier ses actions militaires. Cette stratégie a démontré que l’information peut être utilisée comme une arme aussi puissante que n’importe quel système d’armes conventionnel.

Un aspect clé de la guerre hybride en Ukraine a été le rôle de la résistance civile. Dans les zones occupées, la population a joué un rôle essentiel dans la collecte de renseignements, le sabotage des infrastructures et l’interférence avec la logistique ennemie. La capacité à mobiliser les civils pour soutenir les opérations militaires s’est avérée déterminante dans le développement du conflit.

Conclusion

Le conflit en Ukraine a démontré que la guerre moderne se déroule dans de multiples dimensions et nécessite une adaptation constante pour garder une longueur d’avance. Le combat urbain demeure un défi majeur, la mobilité et la gestion de l’environnement jouant un rôle crucial dans la survie et l’efficacité des troupes. La technologie, en particulier les drones et la guerre électronique, a redéfini la manière dont les opérations sont menées, offrant de nouvelles opportunités, mais aussi de nouveaux défis.

La logistique s’est avérée déterminante pour la capacité à soutenir des opérations prolongées, et la guerre de l’information a joué un rôle sans précédent dans la manipulation de la perception du public et du moral des combattants. Ces enseignements influenceront la doctrine militaire future et la planification des conflits de haute intensité, établissant de nouveaux paradigmes pour la conduite des guerres au XXIe siècle.

La perception de l’armée russe oscille entre puissance menaçante d’un côté et faiblesse dérisoire de l’autre. Mais au cours de cette guerre, elle a beaucoup appris.

Article paru dans le numéro 57, Ukraine, le monde d’après

À quelques mois d’intervalle, la Russie aura introduit sur le champ de bataille un missile balistique expérimental de portée intermédiaire, l’Orechnik, qui a frappé la ville de Dnipro à près de Mach 10, et… des ânes pour sa logistique. Voici résumé à grands traits, volontairement forcés, l’état de la « deuxième armée du monde » telle qu’elle est souvent décrite, dessinant dans les esprits la forme d’une montagne russe ne cessant jamais d’alterner entre deux états opposés, celui d’une puissance menaçante d’un côté, celui d’une faiblesse dérisoire de l’autre. Un pays qui dépiaute des machines à laver pour trouver les composants électroniques qui lui manquent ; des soldats qui se déplacent en trottinette sur les routes du Donbass ; des chars dont les tourelles sont « satellisées » sous le coup des drones ukrainiens…

A lire également : Russie : la stratégie de la guerre des nerfs

Et pourtant, une évidence s’est lentement cristallisée ces derniers mois avant d’être imposée avec virulence par Donald Trump aux Européens : héroïque, intelligente et adaptable, l’armée ukrainienne, également usée et sous pression, ne pourra pas, en l’état, reconquérir les territoires occupés par la Russie. Pire : les forces russes, mètre après mètre, continuent de grignoter l’est de l’Ukraine. Comment a-t-on ainsi pu passer ces différentes étapes médiatiques : « Kiev tombera en trois jours » (début 2022) ; « Le régime russe s’effondrera » (début 2023) ; « La Russie ne peut pas perdre » (début 2024) ; « La Russie risque de gagner » (début 2025) ?

L’armée russe s’est adaptée

À chaque étape de la guerre d’Ukraine, pris dans un faisceau déformant de biais cognitifs, la majorité des analyses occidentales ont commis de graves impairs en décrivant l’armée russe et ses adaptations. Au départ, elle a été nettement surestimée : l’opération militaire spéciale aurait rejoué la lutte de David contre Goliath. Sa rapide avancée, tous azimuts, vers Kiev, Tchernihiv, Soumy, Kharkiv, Marioupol, Kherson et Mykolaiv, a renforcé cette première impression. Et pourtant, seuls quelque 200 000 soldats russes ont attaqué le 24 février 2022 : c’est en infériorité numérique que la Russie a envahi l’Ukraine, avec des unités rétrécies puisque les conscrits n’ont pas été engagés. Ainsi, « certains bataillons avaient la taille de compagnies. À l’arrière des BTR [véhicules blindés de transport de troupes, NDLR], il n’y avait parfois que deux ou trois fantassins », illustre un officier supérieur français, fin connaisseur du conflit.

Au départ, la Russie a transposé en Ukraine une innovation organisationnelle qui avait fait ses preuves en Syrie dans un cadre expéditionnaire : les BTG (batalonnaja takticheskaja gruppa). L’idée était de créer un groupe tactique de bataillon interarmes composé d’une unité d’infanterie disposant de ses propres appuis en matière de blindés, d’artillerie et de défense aérienne. Les BTG se sont avérés un cauchemar logistique dans une guerre de haute intensité dont les lignes étaient étirées à l’extrême. L’une des premières adaptations de l’armée russe, après les errances de l’année 2022, a été d’en revenir à des unités tactiques spécialisées, avec une structuration classique sous la forme de brigades, de divisions, de corps d’armée et d’armées. Seule une telle organisation peut permettre de gérer la complexité inhérente à un conflit majeur drainant autant de ressources.

A lire également : La guerre russe. Constantes et nouveautés

Les Ukrainiens, eux, ont privilégié les brigades, indépendantes les unes des autres : ce qui a pu apporter une flexibilité accrue à l’échelon tactique a rapidement atteint ses limites à l’échelon opératif, qui nécessite des états-majors spécifiques pour coordonner au mieux les moyens. Ce n’est qu’au début de l’année 2025 que l’Ukraine s’est résolue à créer de véritables corps d’armée. Dans le même temps, la Russie grimpe d’une marche puisqu’elle a annoncé que plusieurs de ses brigades allait devenir des divisions. Et à l’échelon supérieur, le nombre d’armées est passé de 12 au début du conflit à 16 voire 17. « La Russie dispose de meilleurs états-majors. Or, ce sont les échelons opératifs et stratégiques qui s’avèrent les plus décisifs dans une guerre, davantage que le niveau tactique, qui fait l’objet de trop d’attention médiatique », assure un haut gradé français.

Les structures et les hommes

Certes, il faut concevoir les bonnes structures, mais encore faut-il des hommes. Ce fut la principale gageure pour les Russes dont le dispositif en Ukraine, corseté par la qualification juridique d’« opération militaire spéciale », était trop maigre. En face, au début de la guerre, les forces ukrainiennes ont rapidement gagné en volume, grossies par le flux de volontaires confrontés à une menace existentielle. À l’automne 2022, la situation est devenue critique pour les Russes : tout leur dispositif étiré sur plus de 1 000 km de front s’est révélé comprimé à chacune de ses extrémités, dans la région de Kherson au sud et dans celle de Kharkiv au nord. Les deux contre-offensives ukrainiennes ont représenté une victoire spectaculaire pour Kiev, et un camouflet pour Moscou. Les Russes ont dû amorcer plusieurs manœuvres de repli, plutôt réussies, pour raccourcir le front et sanctuariser le Donbass ainsi que le corridor terrestre vers la Crimée passant par les oblasts de Zaporijjia et de Kherson.

Mais à quel prix politique ! Les Russes ont été chassés de Kherson (seule capitale régionale conquise en 2022) et surtout de leur tête de pont, devenue intenable, sur la rive droite du Dniepr, dont la conquête éclair en février 2022 avait été un succès majeur, faisant planer la menace d’un contrôle des bords de la mer Noire jusqu’à Odessa et la Transnistrie. Se dessinait alors la forme impériale historique de la « Novorossia », fantasme des nationalistes grands-russes. De l’autre côté, ils ont abandonné près de 10 000 km2 dans le sud de l’oblast de Kharkiv, qui représentait un balcon, dessiné par les contours de la rivière Donets, au-dessus du Donbass, menacé d’être pris en tenaille. Chassés de cette avancée au nord, les Russes étaient désormais contraints d’attaquer frontalement cette région lourdement fortifiée depuis 2014 pour conquérir l’intégralité des régions de Donetsk et de Lougansk, cœur de leurs revendications territoriales. C’est d’ailleurs ce qu’ils font depuis 2023, avec un certain succès, mais à un rythme assez lent (3 500 km2 conquis en 2024, par exemple).

Vladimir Poutine a néanmoins compris que ces revers nécessitaient une réponse politique et non seulement militaire : il a alors fait le choix, toujours à l’automne 2022, de lancer une mobilisation partielle de 300 000 hommes tout en décidant d’annexer les quatre oblasts. Le général Sourovikine, qui commandait alors les opérations russes en Ukraine, s’est chargé de cette période transitoire difficile : il fallait en quelques mois équiper et former les mobilisés tout en créant de solides lignes de défense. Et pendant que l’armée russe se régénérait, la longue et terrible bataille de Bakhmout, menée en grande partie par les mercenaires de Wagner, y fixait parmi les meilleures troupes ukrainiennes jusqu’en mai 2023. La stratégie patiente des Russes a payé : la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023, visant à isoler la Crimée du Donbass en filant vers le sud dans la région de Zaporijjia jusqu’à la mer d’Azov, a fait long feu et s’est soldée par un fiasco.

A lire également : Négociations en Ukraine : les revendications de la Russie

Depuis l’automne 2023, la Russie a repris l’initiative sur quasiment toute la ligne de front. « On a assisté à un point de bascule puisque les Russes ne sont désormais plus en infériorité numérique », observe une source militaire française. On peut estimer que le contingent russe en Ukraine s’élève aujourd’hui à 600 000, voire 700 000 hommes (sur une armée de 1,5 million) contre environ 400 000 à 500 000 Ukrainiens. « Les Russes alignent 32 divisions et 65 brigades de mêlée, contre 17 et 33 au début de la guerre », résume un officier supérieur. Et pour arriver à ces chiffres, la Russie ne repose plus sur une mobilisation contrainte de sa population, mais s’appuie sur des cohortes de volontaires (30 000 par mois, voire plus), attirés par des salaires élevés, notamment dans les régions périphériques du pays. En face, les Ukrainiens, eux, mobilisent et se retrouvent face à une gageure : les premiers volontaires au début de la guerre étaient logiquement les plus motivés ; ceux de 2025 n’ont plus la même fougue. Les mobilisations forcées dans les villes ukrainiennes font le tour des réseaux sociaux et les médias ukrainiens s’alarment du niveau inquiétant des désertions : jusqu’à 150 000 voire 200 000 soldats manqueraient à l’appel. Le chiffre mensuel reconnu par le ministère de la Justice s’élève à 5 000, soit l’équivalent d’une brigade chaque mois qui s’évapore.

Des besoins d’hommes et d’armes

L’Ukraine est rattrapée par une loi de la guerre, qui est puissante, comme le rappelle régulièrement le géopolitologue réaliste John Mearsheimer, même s’il n’existe pas de déterminisme : le pays compte en théorie 40 millions d’habitants, mais en réalité, moins de 30 en raison de l’émigration (en partie vers la Russie) et de l’occupation russe de 18 % de son territoire. En face, la Russie compte un réservoir de 144 millions d’habitants, sans doute quelques millions de plus en tenant compte des Ukrainiens désormais du côté russe. Le rapport est donc proche de 1 à 5.

Qu’en est-il des équipements ? Les pertes russes ont été très élevées, surtout au début de la guerre. Si l’on prend l’exemple des chars, elles atteignent au moins le chiffre colossal de 3 500, soit l’équivalent de leur nombre en service au début de la guerre. Mais la Russie en compterait encore 2 500 opérationnels. L’explication repose sur les 12 000 chars de réserve, certes maintenus dans des conditions très hétérogènes. Cette profondeur de stock ex-soviétique permet à la Russie de pouvoir tenir plusieurs années d’autant que les pertes diminuent ces derniers mois et que le pays produit 1 500 chars par an (1 250 « rétrofités » et 250 neufs), soit un chiffre supérieur aux pertes. L’on pourrait raisonner globalement ainsi pour la plupart des équipements militaires. Un goulot d’étranglement semblait concerner les tubes d’artillerie, mais l’allié nord-coréen permet aujourd’hui à la Russie d’éviter toute situation critique : Pyongyang a fourni 240 canons Koksan de 170 mm et des dizaines de lance-roquettes multiples M1991 qui ont servi à créer une nouvelle division d’artillerie russe, la 34e. Rappelons par ailleurs que la Corée du Nord a livré près de 8 millions d’obus à la Russie, qui en produit 4 millions annuellement, ce qui permet sans difficulté de tirer 15 000 coups par jour.

Quid de la « dronisation », phénomène le plus marquant de la guerre ? Au début, la Russie peinait face aux Ukrainiens. Mais là encore, elle s’est adaptée, d’abord avec son allié iranien qui lui a fourni des centaines de Shahed, drones kamikazes low cost à longue portée que Moscou a améliorés et produit aujourd’hui sous le nom de Geran-2 en si grand nombre que son armée peut en tirer plus de 100 par jour dans la profondeur du territoire ukrainien. Leur doctrine d’emploi évolue aussi : « Les Russes ont introduit des leurres pour faire de la ‘déception’. Puis, très récemment, ils ont commencé à lancer des essaims de drones vers les villes ukrainiennes », commente un officier français. Quant au type de drone le plus répandu de la guerre en Ukraine, les petits FPV équipés de grenades à charge creuse qui pullulent par dizaines de milliers sur le front, la Russie a là aussi rattrapé son retard sur les Ukrainiens, les dépassent même aujourd’hui partiellement avec l’introduction de drones à fibre optique qui ne peuvent être brouillés par des moyens de guerre électronique. Il est impossible de dresser ici la liste de tous les équipements emblématiques de ce conflit, mais citons malgré tout les bombes planantes KAB allant de 500 kg à 3 tonnes : il s’agit de simples bombes à gravité (que la Russie possède par milliers) néanmoins équipées d’un kit leur permettant de franchir une distance de plus de 50 km. Les bombardiers tactiques Su-34 peuvent ainsi tirer à distance de sécurité ces armes dévastatrices et difficilement interceptables qui font des ravages sur les positions fortifiées ukrainiennes.

A lire également : Usage tactique des hélicoptères, de la guerre d’Algérie à l’Ukraine. Entretien avec le général Jean-Claude Allard

L’on retrouve dans l’adaptation de l’armée russe cette préférence pour des solutions rustiques, économiques et disponibles en masse. « Ce qui est crucial dans une guerre de haute intensité, ce n’est pas d’opposer le high-tech au low-tech, mais de penser en termes de smart-tech », résume un chasseur alpin français qui prend à dessein l’exemple des ânes réintroduits en 2021 par l’armée française en montagne : si leur présence sur le front a fait ricaner de nombreux observateurs, c’est à tort, car le mulet s’avère une excellente solution pour la logistique du dernier kilomètre dans des terrains peu praticables.

Tous ces éléments d’adaptation convergent vers la nature de la guerre d’Ukraine, qui est devenue au fil des mois une guerre d’attrition : l’enjeu premier pour un belligérant n’est pas d’abord la conquête du terrain ennemi, mais la destruction des capacités adverses, qui doit être plus rapide que celle de ses propres forces. À cette aune, malgré des réussites tactiques indubitables, l’Ukraine est en train de perdre pied sur le plan opératif et même stratégique face à une armée russe pour qui le temps, pour l’instant, joue en sa faveur. Si le conflit en Ukraine n’est plus une guerre de mouvement, c’est aussi en raison d’un blocage tactique sur le terrain dû à la transparence du champ de bataille et à la létalité des armes : concentrer des forces est devenue si difficile que toute grande manœuvre est quasiment exclue.

Là encore, les Russes se sont adaptés en privilégiant l’usage de petits groupes d’infanterie de la taille d’une section pour disperser les moyens et ne pas attirer les feux. Sur le modèle de Wagner, chaque pion tactique possède désormais son propre groupe d’assaut qui privilégie des modes de transport légers et rapides, à l’image de motos ou de 4 x 4 qui tentent de rouler plus vite que les drones FPV. Par rapport au début de la guerre, l’on assiste ainsi à une démécanisation partielle du champ de bataille, observable dans chacune des deux armées, même si les blindés tentent de s’adapter au nouvel environnement à coups de brouilleurs et de blindage passifs et actifs supplémentaires, créés souvent de façon artisanale. « C’est la vertu d’une logique ‘bottom-up’ [du bas vers le haut] : les premières cages électroniques sur la tourelle des chars relevaient du bricolage, aujourd’hui c’est standardisé en usine », commente un officier. Reste que, face aux drones FPV, un bon vieux fusil de chasse est souvent le meilleur remède… même si l’on observe des adaptations plus structurelles comme des routes entièrement protégées par des filets, aperçus d’abord du côté russe vers Toretsk ou Pokrovsk. Trop tardivement, les Ukrainiens ont adapté cette méthode entre Soumy et Koursk. L’effet offensif sur le terrain est forcément réduit par cette nouvelle donne qui implique des avancées processionnelles très lentes, de quelques centaines de mètres par jour. Mais une guerre d’attrition ne s’achève pas par une grande bataille décisive : l’usure finit par produire des effondrements locaux qui peuvent finalement aboutir à un effondrement systémique, qui n’a pas encore été observé en UkraineLe risque existe-t-il ? Un haut gradé français observe que, sur le plan tactique également, les Russes ont progressé depuis le début de la guerre : « On observe de nombreuses rotations des troupes sur le terrain. Ça leur offre la possibilité de récupérer, mais ça permet aussi à toutes les unités de lancer des initiatives tactiques, pas seulement aux quelques formations d’élite comme dans l’armée ukrainienne. Il y a une standardisation qui permet à toute l’armée de s’aguerrir ».  

En définitive, omettre que l’armée russe s’est adaptée durant ces trois ans de guerre serait offrir un cruel cadeau aux Ukrainiens. Dans Le Figaro récemment, le professeur Olivier Zajec faisait remarquer que « la vérité du terrain, cette “guerre réelle” que Clausewitz oppose à la guerre “sur le papier”, oblige à s’adapter en conduite, ce qui peut être douloureux […] Les Russes, qui ont connu des déboires en 2022, l’ont fait. Il leur a fallu beaucoup d’humiliations pour acquérir un peu d’humilité […] Les Ukrainiens, eux, ont choisi de passer le point culminant, ou y ont été incités ». Une source militaire française abonde : « L’armée russe est une armée apprenante qui a fait un bond qualitatif et quantitatif face aux difficultés, voire à ses échecs. Elle est battle-tested et battle-hardened : les mauvais cadres ont été éliminés, les mauvaises procédures corrigées, les équipements adaptés. La sélection naturelle fait son effet. » Et l’officier supérieur rappelle en prime que « la Russie se bat avec une main dans le dos » puisqu’elle n’a pas sonné la mobilisation générale et qu’elle n’est pas réellement en économie de guerre [les moyens de production civils ne sont pas utilisés, ou marginalement, pour la production militaire, NDLR]. Jusqu’à présent, la Russie n’a pas non plus ciblé le soutien occidental (satellites, AWACS, bases logistiques arrières, etc.) qui représente pour l’Ukraine une profondeur stratégique jusqu’à présent épargnée pour éviter une escalade fatale avec l’Otan. En attendant, « un monstre militaire est en train de se créer », conclut le haut gradé.

Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Cliquez pour lire

Article d’un ancien chef de corps du 13ieme RDP et des Forces spéciales

Voilà où nous ont mené les politiciens depuis plus de 40 ans, avec leur vision du monde et des intérêts de la France s’arrêtant à leur prochaine campagne électorale.

Cliquez pour lire

Entretien avec le Général (2s) Jean-Bernard Pinatel.

Article initialement publié dans l’hebdomadaire La Semaine du Pays Basque le 29 mars 2024 et reproduit avec l’aimable autorisation du Général Pinatel.

Quel est vraiment l’état de la Défense française aujourd’hui ?

Il faut tout d’abord commencer par un aspect qui est le point fort et le socle de notre défense depuis sa création : notre force nucléaire stratégique dont la mission est de dissuader tout agresseur potentiel de s’en prendre à nos intérêts vitaux notamment par une attaque directe de notre territoire. Il est important de bien comprendre cela : le risque nucléaire est un risque tellement important qu’il assure pleinement son rôle dissuasif. J’ai personnellement assisté, en tant que chargé de la sécurité des essais nucléaires dans le Pacifique en 1971-73, à cinq tirs aériens d’une puissance à peu près équivalente à Hiroshima. Je peux vous assurer que même à 6 miles du point zéro, l’effet est terrifiant. Et si Poutine, mis en difficulté, utilisait une arme nucléaire sur le champ de bataille la guerre s’arrêterait immédiatement. C’est pour cela que Biden dès le 24 février 2021 a donné à son staff et au Pentagone la consigne suivante : « to ensure that Ukraine was not defeated and that America was not dragged into confrontation with Russia » (1).

On ne peut pas combattre contre des armes nucléaires. Ce sont des armes de destruction massive et leur existence sert à dissuader par la menace qu’on fait peser sur l’adversaire. Le risque nucléaire en Ukraine est supérieur à l’enjeu que représente ce pays pour les Etats-Unis et c’est pour cela que Biden veut éviter toute confrontation directe de l’OTAN avec la Russie.

Mais pour en revenir à ce qu’a dit Emmanuel Macron, on ne peut pas étendre la protection de notre dissuasion nucléaire aux autres pays européens. Qui pourrait croire que si les Russes envahissaient les pays baltes, nous pourrions tirer à l’arme nucléaire sur les armées russes au risque d’une riposte sur Paris ? Les Américains le savent très bien et ils ont très bien compris dès le départ que cette guerre que la Russie mène à ses frontières parce qu’elle estime que ses intérêts vitaux sont menacés, est une guerre sous menace nucléaire et ils font tout pour tenir la tête de l’Ukraine hors de l’eau mais sans inquiéter Poutine. Leur but de guerre n’est pas de battre la Russie mais d’empêcher la création de l’Eurasie qui ferait de cet ensemble la première puissance mondiale

Et en ce qui concerne les forces classiques ?

En ce qui concerne les forces classiques, j’ai écrit un article qui a été publié sur Géopragma(2), qui traitait à la fois de la Bundeswehr et de l’armée française. La commissaire parlementaire aux forces armées, Ava Hölg, après une longue enquête au plus près des corps de troupe dans un rapport comminatoire de 170 pages rendu public en avril 2023, constatait que la Bundeswehr « manque de tout », et que sur les 100 milliards promis par le chancelier Olaf Scholz dès le 27 février 2022, « pas un centime n’est encore arrivé à nos soldats ». Le tableau qu’elle trace de la condition militaire et de l’état des forces est accablant. Selon la commissaire « ce ne sont pas 100 milliards d’euros mais 300 milliards dont a besoin la Bundeswehr pour devenir pleinement opérationnelle. Nous n’avons pas assez de chars pour pouvoir nous entraîner, il nous manque aussi des navires et des avions. »

A la suite de ce rapport j’ai publié le 20 mars 2023 sur le site de GEOPRAGMA une analyse intitulée « La Bundeswehr manque de tout et l’armée française n’a qu’un peu de tout ».

Nous avons un encadrement de qualité, mais le gros problème de notre armée, c’est le nombre. Et on a pris conscience avec la guerre en Ukraine que le nombre est la clé de la victoire. Nous avons théoriquement 200 chars, c’est moins de 10% de ce qu’aligne la Russie. Nous avons très peu de canons, nous n’avons presque plus de munitions parce que nous en avons beaucoup donné.

Nous avons une bonne armée. Mais elle n’est absolument pas prête pour participer à la guerre de haute intensité en Ukraine. Nous avons 7 brigades organisées en deux divisions mais seulement deux sont au standard ukrainien. Nous sommes donc capables d’engager 2 brigades soit au maximum 10 000 hommes suffisamment équipées pour faire bonne figure. Rappelons-nous que l’Ukraine a engagé vingt brigades dans sa contre-offensive de l’été 2022 sans parvenir à entamer les lignes de défense russes.

On va pouvoir à titre dissuasif déployer des troupes en Moldavie ou dans les pays baltes. Mais sur le champ de bataille ukrainien nos alliés ne nous le permettent pas.

Faire du « en même temps » n’est pas possible dans le domaine de la sécurité européenne car la France fait partie de l’OTAN. Nos soldats sont perçus par la Russie comme des forces de l’OTAN. Vladimir Poutine a clairement dit que si la Russie devait se confronter à l’OTAN, ce serait la guerre nucléaire. C’est pour ça que Joe Biden et Olaf Scholz ont réagi immédiatement aux propos de Macron et affirmé qu’il n’était pas question d’envoyer des troupes au sol en Ukraine et que c’était une décision prise au sein de l’OTAN, c’est-à-dire à Washington.

Je me demande pourquoi Emmanuel Macron fait tout cela. Il y perd le peu de crédibilité internationale qui lui restait. La France en intégrant l’OTAN savait qu’elle perdait toute autonomie stratégique, c’est pour cela que, de De Gaulle à Jacques Chirac, la France tout en restant membre de l’Alliance Atlantique ne faisait pas partie de l’organisation militaire intégrée (3). Il y a probablement des raisons électoralistes liées aux élections européennes de façon à apparaître comme le plus européen des Européens.

En vous écoutant, cela voudrait dire que l’armée française est plus une armée d’opérations spéciales comme on a pu voir en Afrique qu’une armée faite pour des projections avec des opérations terrestres ?

On a réduit tellement le budget des armées depuis1991 qu’on a effectivement privilégié cette approche.

Il faut d’abord comprendre que la France a une position stratégique très différente des autres pays européens. Nous sommes à la fois une puissance maritime avec 5 000 kilomètres de côtes, 12 millions et demi de kilomètres carrés de zones économiques exclusives avec nos territoires d’outre-mer. Nous sommes une puissance maritime comme la Grande-Bretagne et les États-Unis. La Grande-Bretagne n’a d’ailleurs pratiquement plus d’armées de terre après les réductions. Elle a une marine et une aviation, mais elle n’a plus d’armée de terre.

Et nous sommes en même temps une puissance continentale comme l’Allemagne et la Russie. Nous devons donc maintenir un équilibre entre toutes nos forces aériennes, terrestres et navales, tout cela avec un budget amputé de 30% consacré aux forces nucléaires stratégiques. C’est pour cela que nous avons une armée « d’échantillons ». Nous avons un problème considérable : celui du nombre. Nous avons tout mais en petit nombre. Et nous avons un problème de nombre de nos personnels. L’armée de terre, c’est en gros 100 000 hommes mais nous n’avons pas 100 000 hommes sur les rangs parce qu’on n’arrive pas à maintenir les gens après un deuxième contrat. La condition militaire n’a pas été assez revalorisée. Il y a eu des efforts qui ont été faits mais par rapport à ce qu’on envisageait de faire avec François Fillon dont j’ai été le coordinateur Défense pour la campagne présidentielle de 2017,  on n’a pas fait ce qui était nécessaire ! Pour les sous-officiers et les hommes du rang, on n’arrive pas à les maintenir assez longtemps. Tous nos régiments sont en sous-effectifs, sauf les forces spéciales qui n’ont aucun problème à recruter. Pour le reste, j’ai rencontré un officier du régiment blindé de Mourmelon qui me disait qu’il leur manquait un escadron. Il y a des chars qui sont dans le garage parce qu’on n’a pas les hommes pour les équiper ! Nous avons une bonne armée au niveau des valeurs, alors que la Bundeswehr n’existe pas. Il n’y a plus d’officiers allemands capables de faire la guerre, ils n’ont plus entendu un coup de feu depuis 78 ans. Nous, au moins, nos officiers ont entendu tirer des coups de feu en opération. On a pu les sélectionner en fonction de la façon dont ils se comportaient en zone d’insécurité.

En Espagne, Pedro Sánchez a remis l’idée d’éventuellement réintroduire le service militaire. Est-ce que c’est quelque chose qui pourrait être envisageable en France ?

Tout est envisageable mais une classe d’âge aujourd’hui, hommes et femmes – car il n’est pas question de faire un service militaire seulement pour les hommes dans un pays aussi féministe que le nôtre – c’est 800 000 personnes alors qu’on a vendu toutes les casernes. On n’a ni les officiers ni les sous-officiers pour les encadrer. Et pour former un officier, il faut déjà trois ans à Saint-Cyr, puis après pour qu’il puisse encadrer, deux ans d’entraînement. Il faut cinq ans pour un officier chef de section. Pour un capitaine, il faut dix ans. Pour vous donner un exemple, dans ma promotion de Saint-Cyr (1958-60) le premier bataillon, c’était 375 officiers au moment de l’Algérie. Aujourd’hui, il y a moins de 100 officiers qui sortent de Saint-Cyr. C’est donc bien beau de réintroduire le service militaire mais comment encadrer les appelés ?

On pousse au maximum ce qu’on peut faire avec des réserves et on essaie de mobiliser 50 000 hommes en plus à partir de réservistes qui font des périodes de réserve et qui sont relativement entraînés dans les différents régiments. Cela fonctionne, mais à un niveau qui n’a rien à voir avec une classe d’âge qui pourrait faire le service national. Pour réintroduire le service militaire, il faudrait une remontée en puissance sur dix ans parce qu’il faudrait recréer les infrastructures et l’encadrement. Et il faudrait dépenser des dizaines de milliards d’euros.

Vous avez commencé à l’aborder, il y a la question du matériel et des munitions qui ont été données en partie à l’Ukraine. Il faut donc aussi reconstituer des stocks. C’est un budget mais c’est aussi une opportunité économique pour l’industrie de l’armement…

Tout le problème pour nos industries d’armement, ce n’est pas tant de créer les matériels que de gérer tout l’aspect logistique et les stocks de matériels et de munitions. Nous n’avons plus de stocks. À la différence des Russes et, en partie, des Américains, nous sommes passés à la notion de « flux tendu » car maintenir du matériel et des munitions en stock, cela entraine des coûts d’immobilisation et de fonctionnement. Nous n’avons plus cette compétence. On a liquidé pratiquement tous les personnels de la Direction générale de l’armement qui s’occupaient des stocks. Donc là encore, si on voulait remonter en puissance et avoir des stocks, il faudrait récupérer des locaux, engager du personnel, etc. D’une façon générale, la montée en puissance ne peut être que lente. Et puis les industriels aujourd’hui sont pour la plupart des industriels privés et ils ont leurs propres impératifs. Prenez Dassault, s’ils doivent passer à trois avions par mois, ils doivent créer une nouvelle ligne de production. C’est un investissement considérable. Si on veut créer de nouvelles lignes de production pour produire des obus de 155, il faut soit les payer ou que l’Etat s’engage à long terme (10 ans) pour permettre aux industriels d’amortir cet investissement. C’est pour ça que Thierry Breton avait promis de l’argent de l’Europe à Nexter pour que l’entreprise développe ses capacités de production. Et puis il faut trouver les sous-traitants. Par exemple, on a un grand problème parce qu’on ne trouve pas assez de poudre. On a voulu tirer tellement les bénéfices de la fin de la guerre froide qu’on a des secteurs de vulnérabilité tout à fait considérables. Les problèmes de la remontée en puissance se posent chez nous comme aux États-Unis. Dans mon livre (4) qui va sortir, je raconte le problème des moteurs de fusée américains. Ils n’ont plus que deux sociétés qui en produisent, l’une a connu un incendie en 2023. Ils n’arrivent même plus à fournir la marine à tel point que l’amiral qui commande les forces navales américaines a dit : « Je n’ai plus assez de missiles mer-mer pour soutenir une guerre contre la Chine. » Tout ce que les Américains ont donné à l’Ukraine comme missiles anti-aériens ou missiles anti-chars, il faudra cinq, sept ou huit ans pour reconstituer les stocks. Ça ne se fait pas sur un coup de sifflet.

Des investissements pourraient bénéficier à l’industrie militaire au Pays Basque ?

Tout effort de guerre bénéficie à l’industrie et aux sous-traitants de l’industrie militaire, c’est évident. Mais pour le moment, on parle beaucoup, mais rien n’a été fait. On n’a pas du tout changé ce qui était prévu en 2017 dans la loi de programmation 2017-2022, qui prévoyait plus de 3 milliards de plus par an à partir de 2023. Pour changer vraiment et faire une remontée en puissance rapide, il faudrait rajouter 5 milliards d’euros par an. 3 milliards, c’est déjà bien, mais on a déjà tellement de retard dans tous les domaines comme en maintenance technique opérationnelle. Les rapports de l’Assemblée indiquaient qu’on avait seulement 60 % des matériels de l’armée de terre qui étaient opérationnels, 70 % des bâtiments de la marine, 80 % des avions de l’armée de l’air, parce qu’il manquait des pièces de rechange, etc.

On a un effort financier considérable à faire, mais qui n’est pas fait ! 3 milliards d’euros par an, ce n’est absolument pas suffisant si on voulait effectivement, comme le dit Emmanuel Macron, engager 20 000 ou 30 000 hommes sur le front de l’Est. Nous ne sommes absolument pas prêts. J’en reviens à cette idée d’armée d’échantillons. Cela ne veut pas dire que nos échantillons ne sont pas de grande qualité, je pense notamment à nos cadres. J’ai toujours des contacts avec des officiers et des sous-officiers de différentes armées. Il y a des gens de grande qualité ! Mais depuis 30 ans, ils n’ont pas les moyens pour être prêts pour une guerre de haute intensité. Et ça ne va pas s’améliorer en deux ans ! La majorité de nos blindés ne sont pas faits pour une guerre de haute intensité. Ils sont conçus pour aller combattre les rebelles au Tchad. Nous avons un besoin de remonter en puissance, mais ça prendra dix ans. Il ne faut pas se faire d’illusion ! Et il ne suffit pas de parler, il faut que cela soit suivi d’actes et d’investissements !

Le premier RPIMa de Bayonne est un régiment qui fait partie des forces spéciales. Comment est-ce qu’il pourrait être mobilisé ?

Les forces spéciales sont faites pour des missions spéciales ! Ce sont soit des missions de renseignement, soit des régiments de « coups de poing ». D’ailleurs, les Russes utilisent aujourd’hui des forces spéciales pour avancer. Ils frappent un secteur massivement avec de l’artillerie, des drones, des bombes planantes et ils envoient ensuite leurs forces spéciales pour réduire ceux qui restent valides dans les tranchées. Ce sont des gens particulièrement entraînés, qui sont mieux équipés et qui savent prendre plus de risques. Ça a toujours existé : il y avait des corps francs dans les tranchées en 1914.

Faut-il le retour à la conscription ?

par REVUE CONFLITS

Le déclenchement du conflit russo-ukrainien, l’escalade au Moyen-Orient et les tensions persistantes en mer de Chine ont rappelé aux États européens que la guerre n’avait pas quitté l’histoire. Plusieurs d’entre eux ont ainsi décidé d’enclencher une sérieuse politique de réarmement. L’annonce de la Pologne sur la formation d’une armée de terre de 300 000 hommes et l’intégration des pays scandinaves à l’OTAN en sont les exemples les plus criants. En Suède, l’un des piliers de ce réarmement est le retour de la conscription, une idée qui revient de plus en plus ces dernières années. 

Depuis 2017, Emmanuel Macron a décidé d’augmenter le budget des armées à la suite des rapports alarmants sur l’état des armées françaises, tout en axant ses priorités autour de « l’hypothèse d’un engagement majeur en Europe ». Il parle depuis le début de son premier quinquennat d’un retour à une forme de service militaire et civique. En effet, le SNU (Service national universel) doit être étendu à l’ensemble d’une classe d’âge en 2026. Cette évolution ne se fait pas sans réticences, du côté politique avec certains partis de tradition antimilitariste qui fustigent un « embrigadement de la jeunesse », et du côté de l’armée elle-même qui estime ne pas posséder les capacités ni les compétences pour encadrer autant de jeunes. 

La question de l’armée de masse

Pourtant, les mobilisations massives de réservistes dans l’ensemble des « points chauds » de la planète appuient le modèle « d’armée de masse ».  L’armée de masse n’est envisageable qu’avec l’appel de conscrits, les difficultés de recrutement des armées occidentales nous le rappellent trop bien. Ainsi, si la France avait pour ambition de jouer à armes égales avec les plus grandes armées du globe, il lui faudrait logiquement rétablir un service militaire. Certains pourraient s’étonner de cette conclusion en arguant qu’une troupe professionnelle et aguerrie ne serait être concurrencé par une troupe d’appelés et peu ou pas expérimentée. L’histoire nous démontre que les armées de conscrits ne sont pas moins valeureuses et n’obtiennent pas moins de résultats que les armées professionnelles. Qui pourrait prétendre que les appelés Ukrainiens n’ont pas plus appris en six mois de guerre conventionnelle que les armées occidentales engagées au Moyen-Orient ou en Afrique depuis 20 ans ?

Pour autant, si l’idée fait son chemin en France, il faut questionner sa faisabilité.

La République française est une habituée de ce système qu’elle a suspendu il y a 30 ans. En effet, c’est en 1798 qu’elle crée pour la première fois, « la conscription universelle et obligatoire ». La loi d’alors dispose que « tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». La IIIe République, à l’image de la seconde, remettra en place le « service » car selon les mots de Gambetta : « il soit entendu que quand en France un citoyen est né, il est né soldat ». L’initiative d’Emmanuel Macron s’inscrit donc dans cet héritage en souhaitant instituer « un moment de cohésion visant à recréer le socle d’un creuset républicain et transmettre le gout de l’engagement ».

Ainsi, le service militaire, depuis sa création, porte en France une dimension idéologique en incarnant le devoir du citoyen à servir son pays, et lui donne sa légitimité à s’investir dans les choix de la nation. En effet, comment celui qui met à disposition son sang pour la nation, tels l’hoplite ou le légionnaire romain, ne serait-il pas légitime à participer au destin du pays ? 

A lire aussi, 

Le service militaire volontaire, la découverte des armées. Entretien avec Nicolas Jeanneau

Le service militaire a néanmoins de tout temps provoqué des résistances. Déjà le citoyen romain, habitué à la « pax romana », est devenu ce déserteur que Renaud a chanté. L’idée que les anciennes générations acceptaient naturellement de rentrer sous les drapeaux est une illusion. L’histoire nous enseigne pourtant qu’une menace immédiate est un vecteur de mobilisation puissant. Ainsi, en 1914 et en 1939, la mobilisation générale se réalisa sans heurt. Le sentiment d’appartenir à une nation et la nécessité de défendre sa terre face à un ennemi clairement identifié sont donc les deux piliers permettant la mise en place d’une conscription. 

Pas de conscription sans commun ni appartenance à la nation

Le service militaire demande à la population d’adhérer à un socle de valeurs communes, d’aspirer à un futur commun et de reconnaître les autres habitants du pays comme son semblable. Si les populations des « deux France » du XIXe siècle affichaient une nette fracture intellectuelle, ne fréquentaient pas les mêmes écoles et étaient incarnées par des partis opposés, elles n’en étaient pas moins soudées par un socle familial et culturel commun. L’armée française imposait néanmoins un cadre particulièrement strict et des unités régionalisées pour contrer les éventuels effets de bord de cette fracture. 

La France opte pour un modèle de citoyen-soldat à compter de la IIIe république et met alors en œuvre une politique d’éducation axée sur le développement de jeunes républicains patriotes. Le citoyen français réalise son devoir en réalisant son service, ce qui lui donne la jouissance légitime de ses futurs droits. L’école de l’époque sous la houlette des « hussards noirs de la république » est réputée pour sa stricte discipline, le développement du sentiment national et le culte de la Revanche qui doit permettre de retrouver l’Alsace et la Moselle. L’instruction publique fournit à l’armée française de jeunes citoyens, habitués à un cadre et attachés sinon habitués aux valeurs en vigueur dans l’armée. Ce service militaire, alors soutenu par l’ensemble de la population, et le certificat de bonne conduite qu’il délivrait, constituait un véritable passeport pour trouver un honnête travail par la suite. L’ensemble de la classe politique de l’époque, au même titre que la population française en général, valorisait largement les atouts du service militaire. On retrouve ce modèle en Israël qui trouve une partie de son élite dans sa jeunesse passée par les forces spéciales lors des trois années du service militaire. 

Changements sociaux

La construction sociale en France est désormais bien différente. La relation hiérarchique « maître-élève » est devenue une relation de presque égalité « apprenant-enseignant ». Surtout, le règne de l’individualité et la fracture sociale si bien décrite par Jérôme Fourquet dans L’Archipel français détruisent la reconnaissance du commun. 

L’armée française connaît déjà les problèmes qui en résultent avec les jeunes recrues pourtant sincèrement volontaires et motivées. Ce qu’elle appelle le « choc de la militarité » provoque un nombre de départ important lors des formations initiales. L’armée s’autorise ainsi un taux de départ de 20% dans les premiers mois d’engagement. Si ceux qui ont librement rejoint ses rangs connaissent souvent des difficultés d’adaptations, on peut imaginer combien ce choc sur une population contrainte sera important et complexe à gérer. 

A lire aussi, 

Guerre en Israël : quelle stratégie militaire ? Entretien avec Gil Mihaely

La défense des frontières, moteur de la mobilisation

L’engagement dont ont fait preuve les volontaires de la Première Guerre, puis les appelés de 1939, ceux de la guerre en Algérie, de l’Indochine, et les conscrits des armées sur fond de menace soviétique n’a pas été motivé par autre chose que la défense des frontières intérieures et extérieures. Il faut donc s’interroger à propos de la frontière que nous avons à défendre aujourd’hui. 

Après 2015, les attentats du Bataclan ont suscité la volonté d’engagement des jeunes comme rarement en Europe. De même, aux États-Unis, de nombreux Américains se sont engagés à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Pourtant, aujourd’hui, alors que « la guerre est revenue en Europe », les armées occidentales connaissent de grandes difficultés de recrutement et de fidélisation dans leurs rangs. La crise de l’engagement que subissent l’ensemble des armées européennes montre que l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’est pas ressentie comme une menace aux frontières, à l’inverse des attaques djihadistes. L’impopularité des récentes déclarations du président de la République sur l’envoi de troupes en Ukraine renforce le constat. Le contexte actuel ne se prête donc pas à la réussite d’un service militaire en France. 

Le rétablissement du service militaire ne peut donc être une décision de principe, liée à une nostalgie d’une époque révolue. Il ne doit pas non plus être vu comme un outil permettant de mixer les classes sociales et de « faire France ». L’armée est d’abord et avant tout constituée pour défendre un territoire, des intérêts et une population. Si rien ne menace ces trois catégories, un gouvernement ne peut aujourd’hui demander un tel investissement à son service.

Avenue du lieutenant Jacques Desplats

81108 Castres Cedex