Analyses

« Merci, professeur Poutine »

Extrait du Magazine Défense & Sécurité Internationale dans un article de Vincent Desportes de … 2014, qui reste totalement d’actualité.

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Guerre en Ukraine : des enseignements pour l’armée de terre française par le général Gionie

Après quatre ans passés à Lille, le commandant des forces terrestres, le général Vincent Guionie décrypte les tendances militaires de la guerre russo-ukrainienne et les adaptations nécessaires de l’armée française (photo armée de terre).

– Pourquoi l’armée de terre a-t-elle dû évoluer ces dernières années ?

« Le monde évolue de façon assez rude, brutale. Nous, les militaires, qui sommes au contact des tensions du monde, de la conflictualité permanente, le sentons de manière plus affirmée que d’autres. On percevait que les choses n’allaient pas se calmer en lançant le modèle «Au contact» du général Bosser (2016), l’esprit guerrier, puis la notion de haute intensité du général Burkhard (chef d’état-major des armées). Il me revenait en tant que commandant des forces terrestres, chargé de la préparation des forces, de m’adapter à ce défi. »

– En quoi l’entraînement du soldat français a-t-il changé ?

« En quatre ans, nous sommes passés d’une organisation des activités essentiellement focalisée sur les opérations extérieures et intérieures du moment à une organisation orientée à préparer le soldat à faire la guerre. Et quand il s’apprête à partir en opération, il y a un travail d’adaptation à la mission. Il faut assurer les engagements d’aujourd’hui tout en préparant les affrontements de demain. »

– Comment se prépare-t-on à combattre des ennemis aussi différents que le djihadiste et le soldat russe ?

« C’est un grand sujet mais qui peut le plus peut le moins. Quand on se prépare à la guerre la plus exigeante, qui brasse l’ensemble des domaines de confrontation, globalement, on est capable de s’adapter au reste. Le second principe, c’est qu’on ne peut pas tout préparer. Alors, nous travaillons les deux bouts du spectre, le plus sophistiqué et le plus rustique. Rien ne sera aussi parfait ni aussi pire que ce qu’on envisage. »

– Qu’est-ce que la guerre d’aujourd’hui ?

« On nous a souvent reproché de préparer la guerre d’hier, pas celle de demain. En réalité, la guerre de demain a déjà commencé. Elle est face à nous, au Haut-Karabagh (2020), en Ukraine. Ce n’est pas un roman de science-fiction. Il faut en sentir les tendances et s’y adapter. Et la France a la chance de couvrir un large spectre d’engagements, de l’opération de maintien de la paix au Liban à la bande sahélo-saharienne, jusqu’à un affrontement qui se rapproche et se situe en Europe. »

– Quelles sont les tendances de la guerre en Ukraine ?

« Nous voyons en Ukraine le segment de la haute intensité. C’est l’association de frappes à longue distance basées sur la précision – l’homme a toujours essayé de mettre de la distance entre l’acte de tuer et le résultat (la lance, le canon, le missile) – et d’un combat totalement imbriqué, sur laquelle vous ajoutez une couche d’hyper communication. Vous assistez non pas au combat mais à sa communication. »

– Le bombardement du centre commercial de Krementchouk lundi 27 est emblématique. Entre les 1 000 morts d’abord annoncés par Zelensky, la version du dépôt de munitions des Russes et le bilan de 19 morts, où se situe la vérité ?

« Propagande, contre-propagande, cela a toujours existé. Cette couche-là est aujourd’hui hypertrophiée et dans l’instantanéité. Derrière, il y a toujours des morts, des blessés, des destructions, un camp qui l’emporte sur l’autre avec un lien entre les champs physiques et psychologiques. Il faut que nos organisations militaires s’adaptent à tout cela. L’affrontement ne se situe plus uniquement sur la ligne de contact. Il est aussi dans la profondeur adverse et sur les arrières. Ces profondeurs sont à la fois physiques et immatérielles, cyber, électromagnétiques, cognitives. Vous ne gagnez pas une guerre avec ça mais si vous oubliez les champs immatériels, vous êtes sûr de ne pas gagner. »

– Pourquoi les Russes utilisent-ils des chars T72 très anciens ?

« Parce qu’ils ont des réserves. Il faut toujours un juste équilibre entre la quantité et la qualité. Assez bizarrement, les Russes semblent peu engager les moyens les plus modernes, comme leur dernier char Armata (T14). Peut-être en ont-ils peu ? Tout ce qu’on sait, c’est que l’armée russe engage du T72 en masse, de l’artillerie en masse, des munitions en masse. Ils sont revenus à leurs fondamentaux contrairement à la première phase de l’opération spéciale. Et malheureusement, ils sont en train de conquérir une bonne partie du territoire ukrainien, presque 20 % avec des millions de déplacés et des destructions impressionnantes. »

Le général Bertrand Toujouse, du COS au CFT

Le général Bertrand Toujouse devrait remplacer cet été le général Vincent Guionie à la tête du commandement des forces terrestres à Lille.  Celui-ci va rejoindre sa Corrèze après quatre années de COMFT. Le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Pierre Schill, l’a présenté ainsi à son entourage.

Le général Toujouse est issu des forces spéciales, actuel commandant des opérations spéciales (COS) depuis septembre 2021. Après Saint-Cyr, il a grandi au sein du 13e RDP (à Dieuze à l’époque, avant le camp de Souges). Il en a été son chef de bureau opérations instruction (2002-2006), puis le chef de corps (2007-2009). Sa progression est passée par l’état-major des armées (chef de bureau OTAN, de la division euratlantique), le COS (chef d’état-major de 2012 à 2017) et la direction du renseignement militaire (DRM, dont il fut le directeur adjoint de 2019 à 2021). Un tout autre métier, celui de la préparation des forces, l’attend désormais à Lille.

Guerre en Ukraine – perspectives après quatre mois

Par Stéphane AUDRAND

29 juin 2022

Après quatre mois de combats furieux, de pertes humaines et matérielles considérables, de destructions de villes et villages, de crimes de guerre et autres actes de barbarie, de tensions sur les marchés internationaux de céréales et de crise de l’énergie, l’invasion russe de l’Ukraine s’affirme comme un conflit hors normes, tout du moins hors des normes auxquelles les pays occidentaux s’étaient habitués depuis 1999 : des conflits lointains, peu engageants en termes matériels et humains, pour lesquels nos chancelleries avaient le luxe de choisir le moment de l’intervention et celui du départ, les amis et les adversaires, les forces à engager et les budgets à allouer. Des conflits confortables, avec une totale impunité aérienne, une domination sans partage des océans, des bases arrière peu vulnérables, des pertes humaines souvent inférieures aux taux d’accidents en temps de paix et des opérations limitées en intensité et en durée. Des conflits qui, in fine, ne constituaient sur le plan intérieur qu’une diversion, un objet politique collatéral des débats, sans conséquence majeure ni sur le niveau et le style de vie de nos populations, ni sur les orientations macroéconomiques.

Tout cela est terminé. L’attaque lancée par Vladimir Poutine a débouché sur un conflit durable, intense, qui aura des implications lourdes et prolongées sur l’espace européen mais aussi sur la structuration des rapports de force économiques et politiques à l’échelle mondiale. Si, pour l’heure, son impact immédiat est relativement indolore pour la société française, les choses pourraient ne pas durer. Surtout, et c’est probable, si la guerre continue.

De l’échec initial au redressement russe

La phase initiale, assez fluide et désastreuse pour la Russie, a illustré les difficultés d’une opération de grande ampleur, ambitieuse, bâtie dans le secret sur une évaluation erronée de l’adversaire. Intoxiqué par ses propres éléments de langage autant que par un appareil de renseignement incapable de le contredire, Vladimir Poutine a sans doute réellement cru en la faiblesse de l’Etat ukrainien, de son gouvernement et de son armée. Pensant affronter un fantoche servi par des séides corrompus, miroir déformé de sa propre administration, le maître du Kremlin a lancé une opération qui devait, par un choc initial violent, provoquer stupeur et effondrement du gouvernement à Kyiv, départ du président Zelensky et reddition en masse de soldats Ukrainiens incapables, peu motivés et subjugués par la puissance russe. En somme, ayant assisté à la chute rapide de Kaboul après le départ américain, presque sans combat, le président russe pensait n’avoir face à lui qu’une version occidentale de l’Etat afghan construit par les Occidentaux. Il n’en a rien été. Tout comme il est incapable d’admettre que la société ukrainienne puisse évoluer librement vers les modes de vie occidentaux sans que la CIA ne soit derrière ce rejet de la Russie, Vladimir Poutine était incapable de penser un adversaire plus fort, plus résolu et plus habile qu’en 2014, lorsque ses troupes avaient plusieurs fois montré leur supériorité tactique et opérative dans le Donbass et  en Crimée.

L’opération lancée le 24 février 2022, après quatre mois de tensions qui avaient contribué à user prématurément hommes et matériels, était pensée donc comme une forme de promenade, avec une logistique insuffisante, une phase de frappes initiales très (trop) courte et la recherche d’un impact plus politique que militaire. La vision des colonnes russes entrant au pas dans les villages ukrainiens, sans reconnaissance ni préparation, pour être d’abord accueillies par des insultes, même en zone russophone, puis décimées à courte portée par missiles antichar et armes automatiques fut le symbole de cette incompréhension de l’adversaire. Loin de déposer les armes sans combattre comme les Tchécoslovaques en 1968, les Ukrainiens se sont battus et, dans un sens, Vladimir Poutine a par son action soudé la nation ukrainienne.

Seule la partie sud de l’offensive, près de la Crimée, a fonctionné « a peu près comme prévu » jusqu’à la prise de Kherson : disposant d’une infanterie de qualité, bien commandée et assez homogène, la 49e armée combinée est parvenue à prendre une portion substantielle de territoire face à des forces ukrainiennes localement moins aptes à résister. La faiblesse numérique des effectifs russes sortant de Crimée a toutefois empêché l’atteinte d’un effet décisif rapide qui aurait supposé la prise de Mikolaïev et Odessa, deux zones urbaines bien trop étendues pour les moyens de l’envahisseur. Toutefois, une large bande de terre relie maintenant la Crimée à la Russie et le canal tributaire du Dniepr est de nouveau rempli. En mer, le blocus tacite de la flotte russe, le retrait des armateurs privés de la zone de guerre et le minage des côtes ukrainiennes pour éviter tout débarquement ont contribué à couper de facto le pays de tout accès au commerce maritime mondial, ce qui a des effets cataclysmiques pour l’économie, et pas seulement via les exportations de céréales.

Devant le succès défensif initial ukrainien, on a beaucoup évoqué le souvenir de la désastreuse invasion de la Finlande par l’URSS en 1939-40. Mais on a un peu vite oublié que, après des semaines d’échecs sanglants, l’Armée rouge avait fini par rompre la défense finlandaise, avec une approche similaire à celle employée aujourd’hui en Donbass — la progression méthodique par le feu — illustrée par le tir de plus de 300 000 obus pendant les premières 24h de l’offensive de février 1940 en Carélie. Une observation de l’histoire militaire russe montre que les débuts de conflit sont souvent difficiles, voire désastreux, mais que l’armée russe sait aussi souvent rebondir dans la durée. Pour se limiter aux conflits du XXe siècle, le désastre de Tannenberg en 1914 n’a pas empêché l’offensive Broussilov en 1916. La guerre civile de 1917-1922 amena l’Armée rouge au bord du gouffre, avant un retour offensif en Pologne en juillet-août 1920. Et, bien entendu, le désastre absolu de l’invasion allemande de l’été 1941 a fini par être transformé, à un coût humain et matériel considérable, en victoire.

Depuis le retrait, peu glorieux mais bien conduit, des forces engagées dans le nord de l’Ukraine, l’armée russe est revenue à une forme de « bataille méthodique » sortie tout droit du XXe siècle, mais qui fonctionne encore avec les armements modernes. Ce changement de posture s’est accompagné de plusieurs adaptations, qui ont globalement consisté à adapter la mission à la force et non l’inverse. Les Russes ne pouvaient, avec un format autour de 200 000 hommes, envahir un pays qui résiste. Tout au plus pouvaient-ils occuper les centres urbains et faire du maintien de l’ordre si l’Etat ukrainien s’était effondré et son armée avait capitulé. Le premier acte de correction était donc de ramener le front à une longueur gérable en évacuant le nord. Puis, en raccourcissant ses lignes de communication, la logistique russe a été consolidée. Les têtes de ravitaillement, dépendantes du transport ferroviaire, sont maintenant suffisamment proches des concentrations d’artillerie pour que les flux quotidiens répondent à la demande, tandis que l’utilisation de lignes intérieures protège le ravitaillement contre les intrusions ukrainienne terrestres ou aériennes. En se concentrant sur une zone proche du territoire russe, l’aviation peut intervenir plus efficacement, conduisant ses raids à distance de sécurité du front, sans avoir à traverser un territoire hostile ni à gérer la déconfliction des multiples enveloppes antiaériennes de ses propres forces terrestres. Enfin, en étant dans une situation d’avance plus lente, plus linéaire et plus prévisible, l’armée russe limite ses problèmes de commandement et de contrôle, aggravés au début de la crise par la perte de nombreux généraux et officiers supérieurs et par plusieurs unités de reconnaissance et autres PC tactiques.

La progression russe actuelle – sans imagination, mais efficace

Abandonnant les idées de choc opératif, de manœuvre mécanisée en profondeur ou même de grand enveloppement après rupture du front adverse, l’armée russe est donc revenue à une approche linéaire de la puissance de feu (même si de petits encerclements sont possibles) : les positions ukrainiennes sont identifiées par des reconnaissances de combat qui les forcent à se dévoiler, puis elles sont écrasées par une artillerie pléthorique, dont le manque de précision est compensé par le nombre et le volume de feu. La portée médiane du feu russe (hors lance-roquettes) étant de quinze à vingt kilomètres, l’avancée se fait donc sur une moitié de cette profondeur avant qu’il ne faille déplacer les batteries et les têtes logistiques. Cette conquête est inexorable face à un adversaire qui ne dispose pas de moyens de contre batterie suffisants, surtout sur un terrain plat et peu propice à la dissimulation des forces. Seules les zones urbaines et industrielles, faîtes de constructions en béton armé et dotées de niveaux souterrains, forment des môles de résistance que l’artillerie ne peut réduire, et qu’il faut conquérir par le siège et le combat de rue.

Même la crise des effectifs d’infanterie semble avoir été gérée par le Kremlin, avec des expédients dont la Russie a le secret, sans décréter une mobilisation générale ou partielle des populations russes urbaines qui aurait constitué un vrai risque politique pour le pouvoir. En ayant recours à des mercenaires, des volontaires étrangers et surtout à des engagés issus des minorités ethniques défavorisées du Caucase ou d’Extrême orient, le Kremlin dispose d’une infanterie « consommable » qui est certes peu instruite au combat moderne, mais qui a le double avantage de souvent connaitre les bases du maniement des armes à feu et d’avoir une capacité de « rusticité » sur le terrain plus grande que les populations russes urbaines, peu enthousiastes à l’idée de s’engager dans ce conflit. Bien entendu, les forces d’infanterie ainsi recrutées sont loin de la qualité des parachutistes perdus au début de la crise, mais elles suffisent pour « nettoyer » les positions adverses écrasées sous le feu de l’artillerie. Sur le long terme, tant que Moscou dispose de réserves de devises considérables, le recrutement de volontaires grassement payés pourra continuer, dans la mesure où les effectifs en jeu ne sont pas considérables. En outre, les cycles du service national russe permettent, chaque année, de disposer de plusieurs dizaines de milliers de conscrits formés en plusieurs mois, ce qui, là encore sur le long terme, produit un flux de « volontaires » plus ou moins enthousiastes, utilisables en partie dans le conflit en cours. C’est sur le plan de l’encadrement que l’armée russe demeure la plus fragile et les pertes initiales dans le corps des officiers mettront de longues années à être comblées, ce qui diminuera pour longtemps l’aptitude russe aux grandes opérations combinées modernes. La Russie dispose d’immenses stocks de vieux chars qu’elle peut réactiver, mais pas de « stocks » de vieux sergents et vieux capitaines qu’elle pourrait rajeunir.

Une des grandes inconnues qui plane sur l’effort russe est la capacité à produire des munitions d’artillerie en nombre suffisant pour alimenter les tactiques actuelles au-delà de l’été. Les premières analyses des débris de missiles russes modernes montrent leur dépendance aux composants occidentaux et il n’est pas certain que le pays puisse continuer son ciblage à longue portée du territoire ukrainien par missiles de croisière ou balistiques très longtemps sans toucher à ses stocks de prévoyance face à l’OTAN. La possibilité de la fourniture de pièces de substitution, voire de missiles complets, par la Chine existe, mais Pékin pour l’heure semble plutôt se contenter de promesses verbales et d’un soutien de principe. L’Europe et les Etats-Unis sont des marchés d’exportation vitaux pour l’économie chinoise et le président Xi Jinping sait que sa population arrive au bout de sa tolérance pour les crises économiques. Si le conflit est sans doute perçu à Pékin comme une excellente occasion de vassaliser la Russie et d’en faire une « grande Corée du Nord » dépendante de la Chine, le pouvoir chinois ne semble pas prêt à s’aliéner frontalement les Occidentaux — ses clients — pour sauver de la pénurie l’aviation russe. Au-delà des munitions de précision, les Russes tirent des quantités considérables d’obus d’artillerie et de roquettes pour leurs systèmes souvent anciens. Si ces munitions ne sont pas aussi dépendantes que les missiles de précision des importations de composants occidentaux, leur production ne suit certainement pas les cadences de tir. L’évaluation des stocks russes est difficile. Ils étaient considérables au début de la guerre, de l’ordre sans doute de plusieurs millions d’unités. Mais avec une consommation qui pourrait représenter plusieurs dizaine de milliers de coups par jour, il est douteux que l’offensive russe puisse se poursuivre avec les mêmes cadences au-delà de l’été 2022. Une pause opérationnelle s’imposera, qui sera d’autant plus courte que l’industrie russe sera en capacité de compléter les stocks en dépit des sanctions internationales. Mais l’Ukraine tiendra-elle jusque-là ?

Victoire et usure de l’armée ukrainienne

De son côté, l’Ukraine en effet commence à « accuser le coup ». L’euphorie qui avait dominé après l’évacuation russe du nord du pays et la destruction du croiseur Moskva est retombée. Les pertes qui commencent à être reconnues par le gouvernement ukrainien sont considérables. Avec 100 à 200 militaires tués chaque jour en opérations et sans doute le double ou le triple de blessés, l’armée ukrainienne perd chaque semaine entre 3 000 et 4 000 hommes, l’équivalent d’une brigade. En ayant fait le choix de défendre avec acharnement le saillant de Sievierodonetsk et, plus largement, les positions en Donbass, l’état-major ukrainien a engagé certaines de ses meilleures unités de mêlée dans une bataille dans laquelle elles ne peuvent qu’user leur potentiel humain et matériel pour gagner du temps. Or, ce gain de temps n’a de sens sur le plan militaire que s’il permet, dans l’intervalle, de générer des forces supérieures, d’user l’adversaire plus vite, ou d’obtenir un avantage politique plus important par ailleurs. Il n’est pas certain que cela soit le cas, ni pour les forces ni pour la politique. Il faut plutôt voir dans la volonté ukrainienne de défendre chaque pouce de terrain une position de principe qui consiste à n’abandonner aucune zone du territoire national à l’envahisseur sans l’avoir chèrement contestée, manière de pouvoir continuer, longtemps, d’avoir des arguments pour contrer toute stratégie d’annexion russe de territoires qui auraient été du point de vue de Moscou « tacitement abandonnés ». Mais cette volonté, compréhensible sur le plan politique, a pour conséquence d’user le potentiel de l’outil militaire plus vite qu’il ne se régénère. Le fait que l’Ukraine dispose d’effectifs nombreux et motivés ne doit pas cacher le fait que le niveau d’entraînement des nouvelles recrues est très faible et que, comme en Russie, les tensions sociales commencent à poindre au niveau de l’engagement prolongé des soldats. Or, l’Ukraine, si elle bénéficie d’un flux appréciable (mais en diminution) de volontaires étrangers, ne peut s’appuyer sur les mêmes « artifices » que la Russie pour maintenir ses effectifs. Dans ces conditions, leur exposition aux rigueurs du combat — et spécifiquement des pilonnages d’artillerie — a des conséquences désastreuses sur leur moral, comme en ont fait l’amère expérience les armées européennes de la première guerre mondiale. Lorsque des soldats peu aguerris sont de manière prolongée sous le feu adverse sans moyen de répondre, c’est tout naturellement contre leur commandement qu’ils en viennent à protester.

Le seul moyen de freiner la progression russe serait pour l’heure le ciblage des dépôts de munitions de la chaine logistique russe. Mais l’armée ukrainienne manque de moyens capables le faire de manière suffisante et efficace. Elle peut ralentir l’offensive russe, pas la stopper comme pourraient peut-être le faire des frappes occidentales en profondeur sur les trains et nœuds ferroviaires. Il en va de même pour les contre-attaques locales, dont la plus importante a dégagé Kharkiv. L’armée ukrainienne a montré qu’elle savait gérer des opérations combinées offensives impliquant plusieurs brigades mécanisées, mais là encore, elle manque de moyens : la puissance de feu russe est dévastatrice en l’absence de soutien aérien significatif et les contre-attaques ne font que gagner un peu de temps, au prix de lourdes pertes. Il faut noter que la fourniture d’artillerie occidentale à longue portée, si elle est fort utile à l’Ukraine, ne constitue pas une panacée. Les systèmes fournis sont trop peu nombreux pour constituer une masse de feu suffisante. Faute de disposer de radars de contrebatterie en nombre et opérant dans un environnement électronique compliqué, l’artillerie ukrainienne de contrebatterie réussit des « coups » méritoires, mais peine aussi à cibler les batteries russes. Les drones capables d’opérer dans la profondeur pour le ciblage ont, pour beaucoup, été « consommés » en phase initiale et les forces russes sont maintenant plus efficaces pour les abattre. La localisation précise des batteries russes est donc dépendante de reconnaissances compliquées par le caractère linéaire du front et la densité des troupes. La situation « fluide » initiale a été dépassée et, le front raccourci, on est maintenant plus proche de l’Argonne en 1915 que de la « non bataille » théorisée par Guy Brossolet et à laquelle on a assisté de février à avril. Preuve, d’ailleurs, que dans le même conflit on peut avoir plusieurs phases très différentes en termes de densité de forces et d’organisation du combat, ce qui suppose une grande adaptabilité des états-majors et des forces. L’arrivée de la saison boueuse qui va ralentir les opérations renforcera les conditions propices à la stabilisation de la ligne de front, situation dans laquelle le camp disposant de l’artillerie la plus lourde a tendance à avoir l’ascendant. Elle compliquera l’avance russe, mais aussi les replis ukrainiens en contraignant les forces mécanisées à opérer le long des axes routiers.

Pour l’heure donc, les Ukrainiens disposent des moyens de freiner l’envahisseur russe, notamment en tenant les zones urbaines qui s’avèrent être encore plus difficiles à conquérir que pendant la seconde guerre mondiale, mais pas de le repousser. On voit mal comment l’armée de Kyiv pourrait lancer des contre-attaques de grande ampleur aptes à libérer le territoire national, avant une année au moins. Et encore, à la condition seulement de pouvoir générer dans l’ouest du pays un corps de bataille homogène, bien équipé et entrainé, soustrait des impératifs du front. Or, dans l’intervalle, il n’est pas certain que la production de munitions des pays occidentaux soit suffisante pour équilibrer la puissance de feu russe si les Européens ne font pas un effort significatif pour renforcer leur base industrielle. La France ne produit au mieux que quelques dizaines de milliers de coups de 155 mm par an. Elle ne pourrait donc livrer à l’armée ukrainienne, chaque année, que de quoi assurer un ou deux jour de feu à l’intensité actuelle sans négliger ses propres besoins… Si les Américains ont une production très supérieure, de l’ordre de 300 000 coups par an, il faudrait que leurs usines tournent à plein régime théorique (240 000 coups par mois) pour répondre aux besoins actuels de l’Ukraine. Là encore, rien n’indique qu’une mobilisation industrielle de cette ampleur soit en cours. Au bout d’un peu plus de cent jours de guerre, les livraisons de matériel occidental commencent à se tarir. Les Etats-Unis et leurs alliés ont largement puisé dans leurs maigres stocks de munitions, ce qui a freiné l’invasion et sauvé Kyiv. Mais les soldats ukrainiens, courageux mais insuffisamment formés, ont beaucoup tiré, beaucoup « trop » semble-il de munitions « riches » (Javelin, NLaw, Stinger). Les stocks sont bientôt vides et les Alliés ne peuvent plus fournir qu’un flux modeste lié à leur production de temps de paix.

Dans le domaine des matériels majeurs, la situation ukrainienne n’est pas meilleure : une grande partie des usines d’armement, notamment autour de Kharkiv, a été endommagée plus ou moins sévèrement. Le gros de l’armée est toujours équipé de matériels hérités de l’ère soviétique, pour lesquels les pièces et les munitions neuves sont difficiles à trouver ailleurs. Les ex-pays du Pacte de Varsovie ont vidé leurs vieux inventaires au profit de l’Ukraine et la Roumanie a rouvert des lignes de production, aux côtés de la Bulgarie, pour produire des munitions d’artillerie compatibles, mais cela reste bien peu. L’Ukraine a bénéficié de la capture de nombreux matériels qui peuvent être remis en état ou « cannibalisés », mais les pertes sont lourdes et le pays n’a pas les mêmes stocks que la Russie. La fourniture par les pays occidentaux de nombreux matériels disparates, issus de générations anciennes (comme le VAB français) et de constructeurs différents crée des difficultés logistiques sans qu’il soit possible d’équiper de façon homogène de grandes unités. Dans la « profondeur », la limite des Occidentaux semble être la fourniture de missiles à longue portée, capables de neutraliser la logistique russe. Le président Biden a refusé, sans doute dans la crainte de dépasser une « ligne rouge » de donner à l’Ukraine les moyens de frapper en profondeur les villes russes qui pourrait justifier une escalade « non conventionnelle » de la part de la Russie. En résumé, après des succès initiaux imputables autant à la bonne préparation et à la détermination ukrainienne qu’aux erreurs russes, le combat étant devenu à la fois plus brutal et moins complexe, on est dans une situation où « le plus puissant » tend à prévaloir. Et ce n’est pas vraiment l’Ukraine. Pas avec ce niveau de soutien en munitions et matériels de la part des Occidentaux. S’il ne fait guère de doute que le rythme des combats va diminuer en intensité vers la fin de l’été, il est difficile de savoir si l’Ukraine tiendra assez longtemps pour ne pas subir un revers majeur en Donbass et au-delà. Le retrait des premières lignes ukrainiennes a commencé à l’heure où ces lignes sont rédigées, et il s’agit toujours d’une manœuvre délicate, sous le feu ennemi. Le repli semble limité à Sievierodonetsk, et la volonté semble être de continuer à défendre Lyssychansk puis la zone de Sloviansk et Kramatorsk, quitte à y user encore un peu plus le corps de bataille ukrainien qu’il faudrait mettre urgemment au repos. Les possibilités de paix semblent bien minces, les négociations sont au point mort, et si le président Zelensky demandait cette semaine au G7 de l’aider à finir la guerre « avant la fin de l’année », le Kremlin semble répondre que la seule voie d’arrêt des combats envisagée par Moscou est la « capitulation » du gouvernement de Kyiv. Pour l’heure, aucun des deux camps ne fait donc officiellement une « ouverture » qui serait de nature à embrayer un processus de cessez-le-feu.

Et après ? L’impact d’un conflit durable sur l’Europe et le monde

Dans l’année qui vient, la grande question  sera de savoir quel impact aura le conflit sur la capacité des protagonistes à continuer un effort militaire important, humain et matériel. La mise sous sanctions de l’économie russe, malgré le caractère spectaculaire de ses annonces, est un processus graduel, lent à produire des effets. La récente polémique autour du blocage des flux de Kaliningrad par la Lituanie est ainsi liée au quatrième paquet de sanctions européennes, approuvées mi-mars (il y en a eu deux autres depuis), et dont la mise en application va être graduelle jusqu’à la fin de l’année 2022. D’une manière générale, l’économie russe est « préparée » aux sanctions, auxquelles elle fait face depuis 2014. Le pays est autosuffisant en énergie et matières premières et si sa dépendance aux composants et matériels importés ne doit pas être sous-estimée, elle mettra sans doute des années à produire des effets. Elle peut entraver son effort de guerre, mais pas entrainer sa défaite. L’hypothèse d’un embargo pétrolier avait le potentiel d’un impact fort en début de crise, mais les Occidentaux ont trop hésité et été confrontés au mur du réel en matière énergétique ainsi qu’au refus de l’Inde et de la Chine de se priver du pétrole russe qui leur est offert avec une décote de plus de 30 dollars le baril. Il n’est pas exclu que les Etats-Unis et l’Europe parviennent à freiner une partie de l’effort de guerre russe pendant plusieurs années en réduisant les flux de biens à double usage, le temps que Moscou trouve des moyens de substitution. Mais sur le long terme, ces pénuries seront limitées et inciteront aussi la Russie à sortir toujours plus du « système monde » et à développer des liens alternatifs avec un nombre croissant de pays, rebattant les cartes des systèmes économiques mondiaux. La population russe semble résignée à accepter ce nouveau mode de vie, supportant le narratif du Kremlin en se recentrant sur la sphère privée. Un « malaise silencieux » semble devoir être le quotidien des Russes, pour longtemps.

Côté ukrainien, le pays et sa population vont devoir durablement apprendre à vivre en guerre, en économie de guerre et en souffrances de guerre, sous la menace permanente de bombardements jusqu’au cœur du pays, avec des pertes humaines lourdes et un niveau de vie dégradé. Ce temps long de la guerre pèsera forcément sur la popularité du gouvernement qui, s’il a pour l’heure montré une grande agilité dans la bataille de communication et dans la diplomatie, devra aussi gérer les problèmes matériels liés à l’état de guerre prolongé (transports, éducation, loisirs, production non militaire, etc.). A ce titre, plus encore peut-être que la tenue du Donbass, le recouvrement d’un accès à la mer, même limité, devrait être une priorité pour l’Ukraine et ses soutiens. La neutralisation de l’Île aux Serpents, le déminage d’un corridor côtier jusqu’aux eaux roumaines proches et la protection de la zone côtière par des moyens antiaériens et antinavires pourraient donner une bouffée d’oxygène au pays, qui peine à commercer par rail et route.

Pour l’Ukraine, un des plus grands risques est de voir graduellement se tarir le soutien occidental qui maintien le pays à flots et dont le président Zelensky est tributaire au sens premier du terme. Les effets économiques de la crise de l’énergie en Europe vont se faire sentir en hiver et pèseront sur l’unité du soutien européen. L’Allemagne commence manifestement à paniquer devant la perspective de coupures massives de gaz qui mettraient une partie de son industrie à l’arrêt, tandis que l’inflation décolle partout en Europe (6% en France, 17 à 20% dans les pays Baltes). Sur le plan électrique, des black-out sont à craindre cet hiver, liés à une trop faible production, entre insuffisances des énergies renouvelables, fermeture irresponsable des centrales nucléaires allemandes et belges et incapacité à faire tourner les centrales à gaz. Le charbon, délétère sur le plan de la santé et du climat, semble être hélas, en 2022, une énergie d’avenir en Europe. La campagne de céréales européenne se terminera en juillet. Celle qui s’ouvrira en septembre 2022 devra composer avec des pénuries d’engrais (azote, potasse) et un prix des carburants élevé. D’autres pénuries se profilent : métaux, produits alimentaires, etc. Plus globalement, les Européens peinent encore à réaliser à quel point ils vivent encore une situation privilégiée, héritage historique d’une place qu’ils ont depuis longtemps perdu dans la mondialisation. Parce qu’ils ont été dominants dans le monde au début du XXe siècle et ont contribué à définir et fonder de nombreux « outils » de la mondialisation — système financier, transport maritime, normes industrielles, instances techniques internationales, grandes compagnies de négoce — les Européens ont conservé un accès aux ressources grâce par survivance de leurs positions de marché et de leur habilité à être des intermédiaires. Le cycle en cours de redéfinition des rapports géopolitiques ne fait que commencer. Il pourrait bien, par « découplage » des économies, nous priver de cet accès aux ressources et nous confronter à la réalité d’un espace européen qui a épuisé ses propres ressources minières et énergétiques et qui, s’il a la chance de disposer de terres arables pour nourrir sa population, est importateur de « tout le reste ». La tentation sera donc de plus en plus forte pour certains gouvernements européens de tenter de se concilier la Russie dans les mois qui viennent, avec l’espoir de préserver leurs approvisionnements énergétiques. L’unité du front européen dépendra de notre capacité à éviter les blackouts et les pénuries dans les supermarchés, ou au moins à les gérer d’une façon « socialement juste ». Nous sommes autant suspendus aux livraisons de GNL américaines qu’à l’espoir d’un hiver doux, nous commençons à peine à comprendre que, oui, le rationnement sera nécessaire et qu’il vaut mieux l’organiser avec équité que de laisser se développer le marché noir.

Conclusion – l’hiver qui vient

On le voit, la guerre sera sans doute longue et difficile, avec des conséquences sévères pour toute l’Europe. Pour l’heure, les risques d’escalade à l’étranger proche sont heureusement, malgré la rhétorique du Kremlin, contenus par l’OTAN aux frontières russes : les Etats membres, protégés par l’Alliance et la dissuasion nucléaire, sont à la fois en sécurité face à la Russie et découragés de mener une intervention directe qui serait porteuse d’escalade. Sans l’OTAN pour les « coordonner avec leurs alliés », Polonais et Baltes seraient peut-être déjà entrés en Ukraine. Contenir le conflit semble une évidence, mais c’est aussi un défi quotidien, aussi important que son arrêt.

Un arrêt soudain des combats, bien que peu probable, est toujours possible bien entendu, notamment en lien avec une évolution politique inattendue en Russie ou en Ukraine. L’hypothèse d’un arrêt unilatéral de l’offensive suite à un changement de régime à Moscou existe, mais est aussi peu probable : Vladimir Poutine n’est pas seul, et n’est peut-être même pas le plus extrémiste des dirigeants russes. Le gouvernement ukrainien pourrait être contraint à consentir des concessions territoriales importantes dans l’espoir d’apaiser la Russie, s’il sent que ses capacités nationales de résistance sont à bout. Mais il n’est pas certain que Vladimir Poutine accepterait de négocier une solution partielle alors qu’il pense pouvoir encore progresser par la force. Politiquement, les négociations ne se concrétisent que lorsqu’un des adversaires fait face à une déstabilisation intérieure qui rend vitale l’arrêt de la guerre extérieure (cas de la Russie en 1917), lorsque les deux camps constatent une situation de blocage dont la levée par la force serait plus couteuse que les négociations (l’après Kippour en 1973) ou lorsque les pressions internationales sont trop fortes (recul franco-anglais à Suez en 1956). Aucune de ces trois hypothèses n’est pour l’heure probable.

A moyen terme, une victoire russe obtenue par les armes serait une catastrophe, en ce qu’elle serait une validation de la remise en cause par la force, les destructions et le crime des frontières de l’espace européen. Elle serait à la fois un signal pour Moscou qu’il est possible de mener des cycles d’agression sous protection de son arsenal nucléaire, mais aussi une incitation à en faire de même pour les autres puissances qui souhaitent remettre en cause, partout sur la planète, les tracés frontaliers issus de de la Guerre froide. Le niveau de tensions mondial pourrait donc s’accroitre, même avec un cessez-le-feu, si Moscou arrache des concessions territoriales substantielles, ce qui ne s’est jamais vu depuis 1945 (car, non, pour douteuses qu’aient été certaines actions américaines depuis la fin de la Guerre froide, elles n’ont jamais débouché sur l’annexion de territoires par Washington). En Europe, il faut craindre en outre que l’arrêt des hostilités n’entraine le retour aux vieux démons du désarmement et du pacifisme, sous le prétexte que la Russie aurait tellement usé son appareil militaire qu’elle ne serait plus une menace. Exposés à des risques de déstabilisation énergétique et économique, faisant face à une stagflation qui ronge leurs finances publiques, les Etats d’Europe occidentale pourraient bien, à l’encontre de leurs intérêts de long terme, reprendre le cycle baissier de leur effort militaire, s’appuyant sur les Etats-Unis et leurs voisins de l’Est. Ce serait une erreur : quel que soit le devenir de l’Alliance atlantique, il est souhaitable que l’espace européen soit défendu d’abord par des soldats européens et des armes européennes. Il faut être prêt à en payer le prix en temps de paix.

Dans tous les cas, que la guerre en Ukraine dure comme on peut le craindre ou, comme on peut l’espérer face aux indicibles souffrances humaines, qu’elle cesse dans les mois qui viennent, ses effets délétères sur les sociétés européennes n’ont pas encore vraiment commencé. Ils pèseront à partir de cet hiver, et pour longtemps sans doute.

Etude intéressante sur l’aéro combat durant la première phase des opérations en Ukraine.

Le CESA poursuit la diffusion de notes hors-série consacrées à la guerre en Ukraine. La note de cette semaine étudie les tactiques de combat aéroterrestres des forces russes et leur évolution depuis le début du conflit. Alors que l’échec du premier raid audacieux mené sur Hostomel a probablement constitué un tournant de la guerre en Ukraine, il illustre plus largement les principes fondamentaux et les risques de ce type de manœuvre.

Lien internet ici

Dossier spécial de la revue RAIDS sur la guerre en Ukraine.

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Un autre point de vue (les analyses ci-après n’engagent que leurs auteurs)

20 juillet 2022 - Analyse de R. Pietrini sur le blog Athéna défense.

La guerre en Ukraine permet de laisser libre court aux analyses sur les capacités actuelles de l’armée russe en dénonçant ses carences,  en oubliant qu’elle est héritière de l’armée rouge, elle-même héritière de l’armée des tsars, mais elle est aussi le reflet d’une culture. On oublie souvent que les Slaves n’ont jamais fait partie de l’Empire romain, et n’en ont perçu l’héritage qu’indirectement.

Cette différence est fondamentale. Tacite (1) ne savait comment les classer.

C’est encore le cas aujourd’hui. Les anciens Vénètes-Slaves vivaient sur les marges orientales du Barbaricum européen : la partie de l’Europe occupée par les Barbares (c’est-à-dire les peuples non romanisés) sont souvent considérés comme des êtres grossiers, cruels, inhumains ; notre tendance reste la même, les occidentaux considèrent encore le Slave comme un barbare, en oubliant que Biélorusses, Ukrainiens, Russes, mais aussi les Slaves occidentaux (Polonais, Tchèques, Slovaques, Serbes), les Slaves orientaux (Russes, Biélorusses et Ukrainiens, que l’on nommait autrefois Malorusses), et les Slaves méridionaux (Bulgares, Serbes de Serbie, du Monténégro et musulmans de Bosnie, Croates, Slovènes, Macédoniens) font partie d’un même peuple. En l’occurrence, la guerre russo – ukrainienne est aussi une guerre civile.

Cet aspect culturel est essentiel pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui aux marches de notre Europe, considérée comme décadente et donc dangereuse pour ce monde de l’Oural. Poutine ne fait que traduire dans les actes la tendance historique du Russe à se sentir menacé par un monde qui après avoir été romanisé s’est américanisé et « otanisé ». L’ours est sorti de sa tanière et il sera difficile de l’y faire rentrer. (2)

 Il ne manque pas de spécialistes pour décrire le conflit en cours en le regardant avec des jumelles placées à l’envers.

 Alors, comment est-on passé de la grande guerre patriotique et du concept de la Patrie en danger à une défense active qui répond à ce que le général Gherassimov théorise en une stratégie de défense active et de neutralisation préventive ?

Tout comme la Seconde Guerre mondiale, qui s’est prolongée après le 8 mai 45, l’actuel conflit est le prolongement de la chute de l’URSS et des rancœurs qui en furent les conséquences, mais aussi de cette humiliation, que certains en Occident moquent, et qui est ressentie comme une réalité par le peuple russe. Ceux qui ont vécu l’effondrement de l’URSS s’en souviennent.

Les guerres se succèdent les unes aux autres en raison du fait que les précédentes ne résolvent pas les tensions qui en furent les causes. La troisième guerre mondiale est en cours parce que la banalisation du mal est une constante de notre histoire.

Ce sera l’objet essentiel de ma réflexion.

Ce conflit n’a pas surgi de nulle part, il y avait des signes pour nous alerter, mais comme d’habitude, nous n’étions pas prêts, nous ne le sommes toujours pas.

Face à l’Otan, qu’elle  considère comme une menace, la Russie préparait sa riposte, l’annonçait, la conceptualisait, et nous fûmes sourds autant que nous fûmes aveugles. Pourtant, certains (dont je fais partie), annonçaient que désormais avec la Russie rien ne serait désormais comme avant. On n’écoute jamais les lanceurs d’alertes, ils gênent tant.

Alors remettons les jumelles dans le bon sens.

L’annexion de la Crimée est donc, selon ce concept, une opération militaire justifiée et théorisée par application de la « stratégie d’action limitée » afin d’empêcher « l’armée ukrainienne d’y commettre des exactions » et l’Otan, donc les Américains, d’y prendre pied.

C’est pourquoi « l’opération spéciale » en cours en Ukraine n’est que l’application stricte de ce schéma, et par conséquent, l’objectif ne saurait probablement se limiter aux seuls Louhansk et Donbass, puisque Vladimir Poutine parle aussi de « dénazification » de l’Ukraine, qui n’aurait pas rompu avec son passé collaborationniste (ce qui est en partie vrai, des groupes nationalistes ont continué à harceler les Russes jusqu’au début des années 1950).

 En effet, « l’Ukraine a un héritage ambivalent, celui d’une mémoire commune russo-ukrainienne de la Victoire, et celui qui n’oublie pas que la victoire soviétique a écrasé toute revendication nationale, portée alors par des « collabos » célébrés, non sans débats aujourd’hui encore. Mais si pour les Ukrainiens le prétexte de la « dénazification » est imaginaire, avec un pays dirigé par un président d’origine juive, et dans lequel les juifs sont bien intégrés, leurs villes détruites et les massacres leur rappellent l’œuvre des nazis. » (3)

L’annexion de la partie est et sud de l’Ukraine stricto sensu ne serait donc qu’une étape.

Ce type de guerre était largement théorisé dès 2013, elle fut appliquée en Syrie, et développée dans la doctrine militaire de 2014, elle est définie comme une « manière de mener la guerre et les opérations avec des objectifs limités, avec la propagation délibérée d’actions militaires sur des territoires strictement définis, en utilisant seulement une partie du potentiel militaire et seulement certains groupes de forces armées, en frappant sélectivement un certain nombre d’objectifs, de cibles et de groupes de troupes (forces) sélectionnés de l’ennemi. Elle est utilisée dans des conditions où il n’est pas nécessaire d’utiliser toute la puissance militaire de l’État pour atteindre les objectifs fixés, ou si l’une ou l’autre des parties cherche à éviter les dangereuses actions de grande envergure de l’ennemi. Dans le même temps, les actions militaires sont de nature limitée : elles sont menées à plus petite échelle, principalement en lançant des frappes par le feu et en menant des opérations conjointes aériennes, antiaériennes, de première ligne, de l’armée et de la division. La stratégie consistant à faire la guerre avec un usage limité des armes nucléaires acquiert un caractère particulier. Dans ce cas, les hostilités sont menées avec la plus grande détermination, par toutes les branches des forces armées, sous la forme d’opérations stratégiques. Les armes nucléaires sont utilisées dans la mesure nécessaire pour atteindre les objectifs, mais ne menacent pas les effets inverses. »

L’emploi de l’arme nucléaire est donc tout autant théorisé, elle fait partie du concept.

L’avancée des troupes russes dans le Donbass et Lougansk, la chute des principaux ports de la mer d’Azov, Marioupol, Berdiansk et de la mer Noire, l’annexion de la Crimée ne sont que le commencement d’une offensive qui avait, est-il utile d’y revenir, mal commencé.

Le plan initial prévoyait une attaque sur trois axes : par le nord à partir de la Biélorussie, par l’est à partir des Républiques auto-proclamées du Donbass et de Louhansk et par le sud à partir de la Crimée.

L’échec de la prise de Kiev, l’échec de l’offensive par Kharkov, le demi-échec de l’offensive par Kherson ont contraint les forces russes à se concentrer sur le Donbass.

30% environ du territoire ukrainien a été conquis, aucune ville ukrainienne n’est à l’abri d’une frappe russe, la masse, notamment dans le domaine de l’artillerie, démontre l’incapacité des forces ukrainiennes à maintenir la ligne de front, et il sera d’autant plus difficile pour les Ukrainiens de reprendre les territoires conquis.

Objectivement, la résistance ukrainienne avec l’aide des Occidentaux a été remarquable, tout comme les Russes, en révisant leurs objectifs à la baisse, ont réussi une première étape. L’objectif final reste la conquête de l’ensemble de l’Ukraine.

 Mais les faits sont têtus, l’armée russe possède une supériorité écrasante en dépit des pertes et s’appuie sur une économie de guerre qui n’a jamais faibli depuis 1942.

C’est pourquoi les sanctions sont en partie inefficaces, et touchent autant sinon plus l’Occident, États-Unis exclus, que la Russie, dont la population ne manquera ni de pétrole ni de gaz, et pourra se passer de hamburgers et de sacs Vuitton. Les oligarques millionnaires russes iront ancrer leurs yachts dans les ports turcs, au lieu de Nice et Marseille.

En réalité, l’économie européenne est plus touchée que l’économie de la fédération de Russie, à ce petit jeu du poker menteur la main est du côté de Poutine.

Alors, quelles sont nos alternatives ?

  • Armer encore plus les Ukrainiens ? Nous sommes à la limite de nos possibilités.
  • Pousser l’Ukraine aux négociations ? Cela signerait définitivement leur défaite.
  • Nous engager militairement en posant un ultimatum aux Russes ? Sommes-nous en mesure de le faire, et avons-nous la volonté politique de risquer une escalade nucléaire ?

En réalité, nous sommes tombés dans un piège, celui de notre inconséquence, il est toujours trop tard pour montrer ses muscles lorsqu’on a décidé de se mettre à la diète.

 Notre politique est désormais aussi étrange qu’étrangère, puisque nous avons décidé de la confier à deux extrêmes, la Russie et les États-Unis, avec une Chine en embuscade.

Le rêve d’une France souveraine n’est plus, cette France-là nous manque, elle ne reviendra plus, on ne peut que pleurer sur sa tombe.

Roland Pietrini

 (1) Tacite est un historien, philosophe et sénateur romain né en 58 et mort vers 120 ap J.C.

(2) Ukraine : retour au tragique Athena Defense : Https://www.athena-vostok.com/ukraine-retour-au-tragique

(3) Jean-Marc Chouraqui, Professeur d’Histoire, Aix-Marseille-Université. Chargé d’enseignements à Sciences Po Aix ; Guerre en Ukraine : « La référence au nazisme se dévoie souvent en propagande » (la-croix.com)

Caucase et Asie centrale : les contrecoups de l’Ukraine

Jean-Baptiste Noé

Les conséquences de la guerre en Ukraine ne se limitent pas à l’Europe : c’est tout l’ancien espace soviétique qui est concerné par ses contrecoups, dont le Caucase.

La guerre de l’automne 2020 dans le Karabagh s’est soldée par un cessez-le-feu qui a figé les combats sans trouver de réelles solutions pour la paix. Si l’Azerbaïdjan a récupéré un certain nombre de territoires, c’est l’intervention de la Russie qui a permis de séparer les belligérants et d’imposer un armistice, les négociations s’étant déroulées à Moscou entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La Russie dispose toujours d’un contingent sur la ligne de front, en charge du maintien de la paix et de l’application des accords. Cette situation ne satisfait aucune des parties, ni Erevan ni Bakou n’ayant intérêt à une prolongation de la présence des troupes russes. Les deux camps sont conscients que la guerre en Ukraine change la donne.

La Russie pourrait avoir besoin de ses troupes basées au Caucase et risque donc de les rapatrier sur le front du Donbass afin de poursuivre l’offensive contre Kiev. Si tel était le cas, c’est l’arc-boutant de la sécurité au Karabagh qui risquerait de tomber. L’Arménie craint que le départ des troupes russes provoque une nouvelle attaque de l’Azerbaïdjan, afin de s’emparer du reste du Karabagh, l’Azerbaïdjan pour sa part ne voulant plus dépendre des Russes, désireux d’avoir une souveraineté pleine et entière sur les terres prises à l’issue de la guerre.

Très affaiblie par la défaite, même si elle ne participa pas à la guerre de façon directe, l’Arménie est décidée, contrainte et devant la force des choses, de tourner la page. Le gouvernement d’Erevan a reconnu la prise du Karabagh par l’Azerbaïdjan, désirant ne plus être affaibli par un conflit qui dure depuis 1994. Avec 3 millions d’habitants, l’Arménie pèse peu face à l’Azerbaïdjan (10 M) et surtout face à la Turquie (85 M). Elle est consciente qu’elle ne sera que perdante face à une reprise du conflit.

Asie centrale : la fin des temps soviétiques

Pour sa part, l’Azerbaïdjan désire témoigner de son indépendance, tant à l’égard de Moscou qu’à l’égard d’Ankara. Il y a donc urgence pour Bakou de ne plus dépendre de la Russie, surtout au moment où Moscou est mis au banc des nations d’Europe. Coincé entre la mer Caspienne, la Turquie et l’Iran, l’Azerbaïdjan est très dépendant de ses voisins pour exporter son pétrole et assurer la bonne tenue de son commerce. La paix au Karabagh est donc aussi une urgence, surtout au moment où les États-Unis recommencent à négocier avec l’Iran et où la Turquie joue une diplomatie fine et intelligente, revenant sur le devant de la scène.

De son côté la Géorgie a fait le choix de la Russie, ce qui divise le Caucase en deux et ravive les fractures historiques et politiques de cette région de montagnes et de peuples mêlés. Or le Caucase demeure une région essentielle pour l’Europe tant elle est un carrefour des routes du pétrole et du gaz. À l’heure où les Européens ont fait le choix de se passer du gaz et du pétrole russe (le pourront-ils vraiment ?), ils ne pourront pas se passer du Caucase.

La France a une longue histoire tant avec l’Arménie qu’avec l’Azerbaïdjan, même si ces deux pays sont ennemis. La proclamation de la première république indépendante d’Azerbaïdjan se fit en 1918 à Paris et l’acte fut rédigé en français. La francophilie est encore très présente sur les bords de la Caspienne, ce qui est un atout au moment où cette région redevient centrale. Le risque pour la France et les Européens est de laisser passer une nouvelle fois le coche, permettant à la Turquie de jouer ses cartes et de faire du Caucase son arrière-cour. Or les velléités d’Erdogan sont toujours très présentes, tant en Afrique qu’en Méditerranée. Nous sommes certes focalisés sur l’Ukraine, mais cela ne doit pas nous conduire à oublier les autres marges de l’Europe, qui demeure essentielles sous bien des aspects.

 

La fin des ex-républiques soviétiques

Depuis 1991, l’Asie centrale est systématiquement présentée comme l’espace des « ex-république soviétique ». 30 ans plus tard, la donne a pourtant changé, mais l’on continue de voir ces pays comme des enfants qu’ils ne sont plus puisqu’ils ont trente ans de plus. Le temps passe, y compris dans les steppes d’Ouzbékistan et du Kazakhstan. Une nouvelle élite a pris le pouvoir, en témoigne le passage de témoin au Kazakhstan entre le président Nazarbaïev et Kassym-Jomart Tokaiev. La jeunesse de ces pays n’a pas connu l’époque soviétique et parler d’avant 1991 relève de l’histoire bien plus que de la mémoire. La Chine est désormais un acteur central et important, ce qu’elle n’était pas il y a encore quinze ans. La Turquie, toujours elle, rêve d’un grand espace turcophone qui pour l’instant demeure au stade du rêve. Là aussi il y a, pour la France et pour l’Europe, une nécessité à agir, à activer les leviers diplomatiques et économiques, à renforcer les liens de ces pays indépendants qui sont en train de bâtir leur propre histoire. À défaut, ce sont les Chinois qui prendront les premières places.

La Russie plutôt que le Mali

Enfin demeure le vaste espace de Sibérie. La Russie est en train de consommer sa jeunesse dans cette guerre fratricide (près de 20 000 morts) ce qui est d’autant plus dramatique pour un pays qui n’arrive pas à enrayer un déclin démographique de longue date. Le Donbass est certes une région industrielle, mais la plupart des usines sont anciennes et vieillies. La guerre a apporté son lot de désolation et de destruction, ce qui nécessitera non seulement du temps, mais aussi beaucoup d’argent pour remettre ces régions à pied. Or la Sibérie est un espace sous-employé et sous-développé, qui subit la présence des convoitises chinoises. Il y eut mieux valu, pour Moscou, mettre à profit sa jeunesse et les millions de la reconstruction à valoriser l’espace sibérien. Alors que l’on évoque beaucoup, à raison, la rupture européenne de la Russie et son pivot vers la Chine, cela ne se manifeste pas dans la mise en valeur de l’espace russe, Moscou se concentrant sur l’espace européen et non pas sur l’espace asiatique. Il y aurait beaucoup à faire avec Vladivostok ainsi que dans les relations avec le Japon, un voisin russe.

Loin de conduire à un développement de l’espace laissé russe, la sécession et l’indépendance des anciens pays soviétiques n’a pas amené la Russie à reconsidérer son territoire et son aménagement. Moscou est resté dans une nostalgie plus ou moins active de l’Empire, au détriment de son propre espace intérieur. Il y aurait pourtant beaucoup à faire pour améliorer la vie quotidienne des Russes et pour mettre en valeur un territoire prometteur et pourtant sous-employé. Mieux à faire en tout cas qu’à se lancer dans un néo-colonialisme au Mali ou dans une guerre dont on ne voit pas la fin en Ukraine.

• 25 avril 2022 - Une guerre par procuration en Ukraine

Alors que le président Macron vient d’annoncer la livraison à l’Ukraine des canons Caesar, sans préciser si ceux-ci étaient pris ou pas sur le potentiel de notre artillerie, l’Otan, les E.U et l’Europe après les tergiversations des tous premiers jours semblent avoir pris l’option d’une aide militaire sans restriction aux armées ukrainiennes, celle-ci incluant à la fois du matériel lourd et du renseignement élaboré, c’est-à-dire, immédiatement utilisable par les Ukrainiens.

La perte par les Russes du croiseur Moskwa n’est probablement pas étrangère à cette aide majeure dans le domaine du renseignement.

Mais ce soutien, qui ne paraissait pas évident au tout début du conflit, pose désormais la question du sens donné à l’engagement occidental.

Celui-ci, par son accélération et son ampleur a pour conséquence de transformer un affrontement, jusque-là limité à deux Etats, en une guerre entre deux blocs qui n’est pas sans rappeler l’époque de la guerre froide, mais avec une différence fondamentale, celle de l’irresponsabilité et d’un risque nucléaire nouveau. Il reste l’interrogation de la Chine qui n’a pas encore choisi réellement son camp, sinon pour jouer son propre jeu en Asie et dans le monde.

Les Etats-Unis, une fois de plus, ont joué la carte du déséquilibre en Europe, afin, et c’est une hypothèse, de fixer les Russes sur le front ouest en les affaiblissant, pour tenter de se consacrer entièrement par la suite à la menace chinoise et aussi, autre hypothèse,  de créer les conditions de faire entrer définitivement l’Europe dans le giron atlantiste.

Ces hypothèses illustreraient une nouvelle fois, de la part des Américains, une vision binaire du monde, celle du bien dont ils seraient le détenteur face au mal, credo de la politique étrangère des EU depuis des décennies. Le mal étant par définition tout ce qui n’est pas américain, et le bien tout ce qui est soumis à la vision d’un monde ouvert pour les autres et fermé pour eux-mêmes.

Cela a pour conséquence de contraindre l’Europe à tomber aussi dans ce piège de la binarité et de perdre toute capacité à mener entre l’est et l’ouest une politique d’équilibre.

Désormais l’Europe n’a d’autre choix que de se soumettre à la vision américaine du monde, comme l’ont déjà fait la Pologne, la Roumanie et les pays Baltes.

Quant à Poutine, certain de sa puissance militaire, et n’éprouvant que du mépris envers un occident qu’il juge décadent, il serait donc tombé dans le piège tendu par les Américains.

L’Ukraine n’est finalement qu’un prétexte propice à une confrontation par procuration entre l’Occident et la Russie avec pour objectif celui d’un affaiblissement du pouvoir poutinien, pouvant aller jusqu’à sa chute.

Le réarmement de la partie ouest du continent européen, Allemagne en tête,  se fera donc sous l’égide des Etats-Unis. Le rêve du président Macron réélu, celui d’un défense européenne se fera à une condition, que cette défense européenne reste sous l’autorité exclusive des Etats-Unis et avec un équipement compatible avec l’Otan,  c’est-à-dire américain.

La boucle est bouclée, les Etats-Unis sont sur le point de rafler la mise au risque de plonger l’ensemble de l’Europe dans un conflit majeur, dont ils ne se soucient guère.

La question qui se pose est bien celle de la tolérance de la Russie à ce qu’elle pourrait considérer comme une cobelligérance, comme une déclaration de guerre.

C’est donc en jouant sur la peur que l’Otan est devenu un outil de puissance antirusse sur le dos des européens, qui sont d’ailleurs les seuls concernés et les seuls exposés.

En réalité, cette histoire a commencé dès 1990 avec Madeleine Albright, secrétaire d’État de Bill Clinton, de 1997 à 2001.  Elle a géré la guerre de Yougoslavie menée par l’Otan, orchestré les nouvelles étapes de la mondialisation économique, mais surtout, milité pour l’élargissement de l’OTAN vers l’Europe de l’Est.

Cette poussée de l’Otan vers l’est que j’ai dénoncé à plusieurs reprise qui n’était pas justifiée à l’époque par une menace russe, mais considérée comme une menace directe par le Kremlin, n’excuse pas la politique expansive de Poutine, n’excuse pas non plus l’agression en Ukraine.

La Russie pouvait très probablement utiliser d’autres moyens de pression, notamment en jouant sur les divergences européennes, en utilisant l’arme du pétrole et du gaz, en renonçant à une vision impérialiste d’une Russie puissance impériale, qui s’est traduite par son implantation en Syrie, et une politique africaine et au Levant particulièrement agressive, mais aussi par son intrusion dans les politiques intérieures européennes et  américaines et ses tentatives de déstabilisations par des moyens cyber et d’agitprop.

Mais Poutine, en se lançant dans cette aventure ukrainienne, a commis des erreurs dont il ne peut aujourd’hui se sortir sans accepter des concessions, car le coût de son aventure a largement dépassé le gain espéré.

Il a commis plusieurs erreurs tactiques et stratégiques, entouré par des conseillers incapables de lui apporter la contradiction et parce qu’il était convaincu de sa puissance. Mais surtout, il a sous-estimé son adversaire, ce qui en l’occurrence est une plus qu’une erreur, une faute.

Il pensait aussi que le sentiment de culpabilité de l’Occident suffirait à fissurer l’union des pays de l’Otan, or c’est le phénomène inverse qui est survenu, la solidarité entre les occidentaux en raison de la peur que cette intervention a produite a soudé les pays membres autour de l’Alliance Atlantique et créé de l’appétence pour d’autres.

Poutine est devenu involontairement le meilleur prescripteur pour une OTAN forte et une Europe solidaire.

C’est pourquoi la chute de Marioupol et la lente avancée dans le Donbass et Louhansk ne suffira pas à faire oublier les revers d’une armée russe mal préparée, mais surtout mal commandée.

Poutine est tombé dans un piège qu’il ne pouvait concevoir, pire encore, ce piège, et l’histoire le dira, ne fut même pas imaginé par les puissances occidentales, il est le résultat d’un concours de circonstance et d’une réaction à la peur.

L’objectif suivi par Poutine d’annexer l’Ukraine a eu pour effet de renforcer l’OTAN, à un point tel que la Suède et la Finlande veulent  y entrer, de faire apparaitre de nouveau la Turquie comme un allié otanien majeur, de faire prendre conscience de la faiblesse de l’Europe dans le domaine de la défense et de sa dépendance énergétique, la poussant à la fois  à se tourner vers des solutions alternatives, et d’autres marchés pour l’énergie mais surtout la contraignant au réarmement.

C’est pourquoi cette guerre échappe désormais à Poutine comme elle risque d’échapper aux dirigeants occidentaux. Cette guerre par procuration est celle de nos inconséquences.

Je la déplore d’autant plus que ce peuple russe et ukrainien  a souffert du stalinisme et du socialisme totalitaire de 1922 à 1991.  Ils  ne méritaient pas cette nouvelle épreuve.

Les fantômes du passé ont surgi de nulle part, on les avait oubliés, ils se rappellent à notre souvenir.

Roland Pietrini.

GUERRE EN UKRAINE : Les armes du conflit

Posté le jeudi 10 mars 2022 par Guerric PONCET pour LePoint.


Munitions thermobariques, missiles hypersoniques, batteries antiaériennes, armes nucléaires tactiques côté russe. Mais côté ukrainien on n’est pas en reste…

Le nombre et la motivation des troupes ou leur équipement général ne font pas tout. Parfois, une arme particulièrement efficace ou terrifiante peut changer le cours de l’Histoire, même si elle n’est déployée qu’à quelques exemplaires. Côté russe, des technologies de rupture comme les missiles « hypervéloces » pourraient faire leur apparition. La modeste armée ukrainienne mise plutôt sur des outils rustiques mais très efficaces, comme les drones turcs Bayraktar TB2.

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